Peinture

Quand Proveysieux fut cénacle...

/ Par Jérémy Tronc

Pour comprendre l’âme de Proveysieux, il faut d’abord éprouver son paysage. Ici, point de plaines reposantes : le village, traversé par le ruisseau du Tenaison, est construit dans les pentes escarpées de la montagne du Sac. Mais il s’ouvre au sud sur des perspectives plongeantes vers la vallée de l’Isère. C’est cet isolement et ce décor varié et spectaculaire qui séduisent Théodore Ravanat et le décident, en 1863, à poser son chevalet après une vie d’itinérance. Peintre paysagiste de renom et directeur de l’école municipale de dessin de Grenoble, Ravanat cherche alors un refuge contre l’agitation urbaine et un site propice à la contemplation.

Il n’arrive pas seul. À ses côtés figurent deux proches : Aristide Albert, receveur municipal, écrivain, historien et biographe, et son petit-cousin Albert Ravanat, libraire et poète dont les vers en patois célèbrent la terre natale. Ensemble, ils forment le noyau d’un cénacle qui attire rapidement de nombreuses personnalités grenobloises du monde des arts, des lettres, des sciences et de la politique, ainsi que de talentueux peintres. On y croise le maître Jean Achard, dont l’œil rigoureux a formé toute une génération, mais aussi Diodore Rahoult et Henri Blanc-Fontaine.

Les dimanches aux Grandzgousiers

Le centre de gravité de cette bohème montagnarde se situe à l’auberge du village, baptisée “Aux Grandzgousiers” en hommage au personnage rabelaisien, amateur de bonne chère et de discussions animées. Pendant plus de quarante ans, cet établissement ne fut pas seulement un gîte de passage, mais un véritable laboratoire social et culturel. Relais de chasse réputé et point de départ des excursions vers les sommets environnants, l’auberge s’animait chaque dimanche d’une ferveur particulière.

Imaginez ces journées dominicales où la petite route de montagne voyait déferler la “bande à Ravanat”. On y venait pour peindre, certes, mais surtout pour se retrouver. Dans la salle commune, au décor improvisé par les artistes eux-mêmes, les conversations ne connaissaient pas de frontières. Les débats esthétiques sur la “vérité” d’un paysage ou la technique de la pochade prise sur le vif se mêlaient aux récits d’exploits de chasse dans les bois du Tenaison. On y évoquait avec emphase les souvenirs de campagnes militaires passées, tandis que les idées novatrices des partisans de la République – dont beaucoup de membres du groupe étaient de fervents défenseurs – enflammaient les discussions. Entre échanges littéraires et lectures de poèmes, on refaisait le monde, unis par l’amitié, le plaisir partagé et la liberté des idées.

Une esthétique de l’humble

Cette fraternité discrète modelait peu à peu leur manière de voir et de peindre. Sous l’influence de Ravanat, les artistes délaissent les vues alpines trop grandiloquentes pour s’attacher à la poésie du quotidien, saisissant la montagne dans son intimité. Ils privilégient les motifs de proximité : l’ombre d’une grange, le reflet d’une fontaine à Chouretière ou le tracé tortueux d’un vieux chemin. Leur peinture est une peinture de terrain, attentive aux variations atmosphériques de la Chartreuse. Cette école de l’observation a laissé un héritage précieux, dont les toiles conservées au Musée de Grenoble sont aujourd’hui les témoins silencieux.

La mort de Théodore Ravanat en 1883 secoue la communauté, qui se réorganise autour d’Aristide Albert et d’Albert Ravanat. Le cercle d’amis s’élargit, et des peintres aux esthétiques nouvelles rejoignent le groupe. Avec cette « deuxième colonie », les dimanches se poursuivent dans la joie, mais s’essoufflent à partir de 1910. Un fonds photographique exceptionnel (clichés du XIXᵉ siècle) et une documentation variée (recueil de poèmes en patois, menus de banquets à l’auberge…) témoignent aujourd’hui de cette aventure artistique et culturelle singulière.

Au-delà des archives, c’est dans la pierre même que subsiste aussi la trace de cette histoire. Théodore Ravanat est inhumé dans le cimetière communal, sous un rocher choisi dans le torrent de Bréduire par son ami Aristide Albert. Ce bloc brut, dépourvu de toute croix, dénote parmi les tombes voisines plus conventionnelles. Il marque avec force l’attachement du peintre à cette terre et affirme sa libre pensée.


En une heure de marche, un sentier balisé en sept étapes invite à découvrir le patrimoine rural, religieux et historique de Proveysieux, tout en suivant les traces de son école de peinture.

L’itinéraire débute au promontoire de l’église dédiée à Saint-Pierre, construite au XIe siècle. Sa forme simple, ses poteaux et ses chapiteaux en tuf, pierre calcaire locale utilisée dès le Moyen Âge, dessinent une silhouette sobre au cœur du village. Dans le silence du cimetière attenant, la sépulture du peintre Théodore Ravanat frappe par sa sobriété : un simple bloc de rocher brut lui tient lieu de pierre tombale.

En poursuivant le chemin, le tumulte du ruisseau du Tenaison s’intensifie. La marche révèle les vestiges d’un quotidien aujourd’hui assoupi : un ancien bassin en lauzes, l’oratoire des Brieux, point de ralliement des processions jusqu’au milieu du siècle dernier, où l’on venait implorer la pluie ou son arrêt. Le sentier longe ensuite le Tenaison, croise un vieux moulin et les ruines d’une grange, témoins d’une activité agricole révolue.

La remontée vers le bourg conduit à la maison-atelier de Ravanat, avec sa verrière installée à la demande de l’artiste. Le parcours s’achève devant l’Auberge des Grandzgousiers. Sur la façade, on aperçoit encore distinctement les médaillons de chamois et de chiens peints par Eugène Faure et l’élégante enseigne calligraphiée par Albert Ravanat. En arpentant aujourd’hui ces sentiers, on devine, non sans une légère mélancolie, l’effervescence joyeuse de cette bohème montagnarde.

Photo © Jérémy Tronc

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