Le 12 juin prochain, une trentaine d’apprentis DJ passeront derrière les platines à l’issue du parcours « DJing et cultures musicales » de l’Ampérage. On a donc discuté avec leur prof, Nemoz, et quelques autres disc-jockeys grenoblois, afin d’en savoir plus sur une pratique méconnue et largement fantasmée. Branchez vos casques et montez le volume !
On a tous vécu ce genre de soirées : un chouette appartement, des amis sympas, une bonne ambiance, (un peu) d’alcool… mais, en guise de fond sonore, l’algorithme de Spotify en roue libre sur un ordi esseulé. Personne pour maîtriser la playlist et transformer le salon en dancefloor – dommage ! C’est bien ce que se disait Flo, alias Non-Binary Beats, lorsqu’elle a décidé de prendre les choses en main : « Il y a quelques années, j’habitais dans un squat où l’on organisait des sortes de boums et personne ne prenait cette tâche au sérieux. Alors j’ai commencé à passer de la musique sur YouTube en essayant de faire de bonnes transitions entre les morceaux et de contenter tout le monde en termes de styles. » Il n’en faut souvent pas beaucoup plus pour initier une carrière de DJ, surtout de nos jours où la pratique est très accessible : « Lorsque j’ai vraiment voulu me mettre au DJing, j’ai acheté une platine à 30 balles sur Leboncoin, très basique. Moi je suis de l’ère du numérique, je télécharge des musiques que je mets dans un contrôleur, ça suffit. Il y a beaucoup moins de limitations techniques qu’avant. » Avec son modeste set-up, Non-Binary Beats se fait rapidement la main, et la voici désormais régulièrement bookée dans les soirées grenobloises. Également autodidacte, Yoni Yon s’est lancée dans le DJing il y a cinq ans, presque par défi : « Je venais d’arriver sur Grenoble et je trouvais qu’il y avait très peu de diversité musicale dans les soirées, que de la trance, du dub… Alors mon copain m’a dit : « Au lieu de te plaindre, tu n’as qu’à t’y mettre » ! » Elle qui avait accumulé des heures et des heures de musique dans ses playlists (du bouyon, du dancehall, de l’amapiano, du UK garage, bien autre chose que de la trance et du dub) se forme à la maison sur le matos de son compagnon ingé son. Et comme Non-Binary Beats, elle est devenue assez vite un nom identifié sur la scène locale. Deux vocations relativement tardives pour un art qui peut ainsi sembler à la portée de n’importe quel mélomane un peu curieux. Mais le DJing demeure surtout une pratique fort méconnue du grand public, un apprentissage de longue haleine et un moyen d’expression bien plus complexe et anguleux qu’on ne le pense. Tourner des boutons ? Diffuser des morceaux dansants ? Haranguer les masses sans se fouler derrière de grosses platines ? Pas du tout ! On est loin, bien loin de l’image véhiculée par les rares David Guetta (son nom revient souvent en contre-exemple) de cette planète.
Stricto sensu, le disc-jockey (« joueur » ou « manipulateur » de disques) jongle avec les morceaux des autres. Contrairement à une confusion répandue de nos jours – car beaucoup d’artistes ont la double casquette – il n’est donc pas producteur de sa propre musique, mais délivre des sets qui se nourrissent de matières sonores pré-existantes. Chercher, écouter, collecter des morceaux, voilà le premier travail du DJ : « Je me lève très tôt pour aller chercher des disques dans les vide-greniers le dimanche, ou je passe des journées dans des entrepôts, parfois plusieurs heures sans manger », raconte DJ Goodka. Bien connu à Grenoble, où il a longtemps officié avec des sets groovy, Olivier Goodka Lemaire mixe uniquement sur vinyles, à l’ancienne. Mais le terrain de jeu des plus jeunes générations est un peu différent : « Je suis de la culture Soundcloud et j’ai toujours téléchargé les musiques que j’écoutais. Par ailleurs, je suis des médias comme HotNewHipHop qui référence les parutions d’albums », raconte Yoni Yon. Soundcloud, c’est aussi l’une des sources de Non-Binary Beats : « Je suis en plus abonnée à des labels sur Bandcamp, ce qui me permet de recevoir des notifications dès qu’il y a une nouvelle sortie. » Ensuite, il faut faire le tri dans cet océan musical, et chacun sa méthode : si Non-Binary Beats crée des playlists par style, Yoni Yon préfère classer ses morceaux par « mood ou par énergie, comme « happy morning » ou « triste soirée » par exemple ». Alors vient le temps de trouver des correspondances entre les morceaux, puisque le DJ ne se contente pas de ce travail de sélection. Il porte un soin tout particulier aux transitions entre deux sons : « Il y a des morceaux qui ne vont pas du tout ensemble. Donc l’objectif, c’est de trouver les petits frères et les petites sœurs. Quand tu écoutes un classique comme Kiss de Prince, avec une batterie bien sèche et des notes bien espacées, tu ne peux pas mettre n’importe quoi derrière. Il faudra à peu près le même style de batterie un peu sèche », explique Goodka. Selon lui, « 90 % du travail se fait à la maison », car il s’agit de tester des combinaisons, des corrélations, des correspondances, afin de donner l’impression d’une continuité au cours du set.
Brassens hardcore
Mais le DJing est aussi un art de l’hybridation – et c’est peut-être là son ultime pouvoir. Le Grenoblois Nemoz, qui se distingue nettement par une vision radicale et absolue de sa pratique (sa consœur Yoni Yon le décrit comme un « acrobate chirurgical ») en est convaincu : « Il y a une dizaine d’années, on m’a demandé d’organiser une Fête de la musique commune aux trois bars de la place Notre-Dame, qui étaient très différents les uns des autres. Alors, avec un ami, on a décidé de mixer des genres entre eux : on a mélangé de la techno avec du Jul par exemple et on a réussi, comme ça, à faire danser des gens de quartiers avec des simili-hipsters qui vont à la Belle Électrique, des personnes qui ne se seraient même pas calculées si la musique était éteinte. Ce jour-là, j’ai compris que l’un des grands intérêts du DJing, plus que de défendre une chapelle musicale, c’est de construire des ponts pour rassembler des gens qui n’écoutent pas du tout la même chose. » « Sortir du placard des styles cloisonnés » en proposant des sets entre techno et musiques afro-latines, tel est le mantra de Non-Binary Beats. Ce qui est aussi pour elle une façon de mettre en lumière des cultures mal connues du public occidental : « Sur mes réseaux, je m’attache à présenter en détail les cultures musicales que j’utilise dans mes sets, afin de le faire de manière honnête et éthique. » De même, l’approche de Yoni Yon consiste à fusionner musiques électroniques et afro-caribéennes.
« Pour faire danser les gens, il faut être dans l’empathie, être observateur. »
Cependant, Nemoz pousse la logique d’hybridation plus loin encore, essayant de « mélanger l’huile et l’eau. Tenter de faire cohabiter Brassens avec du breakcore est un très bon exercice pour devenir le plus tout-terrain possible ». Et pour ce faire, il n’utilise non pas deux – comme c’est généralement le cas – mais quatre platines, quatre sources sonores différentes afin de créer des « blends » complexes, nourris de morceaux antinomiques, d’a capella divers, de dialogues de films, d’ambiances variées… « L’idée est d’utiliser les platines comme un véritable instrument, d’exploiter toutes leurs capacités. »
« Un duo avec le contexte »
Et acquérir ainsi une forme de virtuosité, permettant non seulement de mixer, mais de performer sur scène. Car, même si cela paraît contre-intuitif tant les DJ nous semblent en général peu démonstratifs, le DJing est un art scénique vivant où domine une grande part d’improvisation. « Un set, c’est un duo avec le contexte (l’horaire de passage, le lieu, les artistes qui jouent avant et après, voire même le contexte social), donc je prépare toujours mes sets, sans pour autant les pré-établir », affirme Nemoz. Prévoir son listing de morceaux de A à Z ? Surtout pas : ce serait le meilleur moyen de perdre son public. « Pour faire danser les gens, il faut être dans l’empathie, être observateur, on est là pour amplifier l’énergie d’un événement, il faut donc s’adapter à celle que renvoient les gens », précise Goodka. Nemoz préfère le terme « ressentir » car « s’adapter, ce serait simplement mettre un tube connu pour que ça reparte. En tant qu’artiste DJ, on se refuse justement à passer un morceau qui ne ferait pas partie de ce qu’on a envie de proposer ». Pour développer sa capacité d’improvisation, Yoni Yon recommande l’exercice du « back to back », abrégé b2b : « C’est lorsque deux DJ, qui sont souvent très différents, jouent ensemble. Il faut alors trouver un terrain d’entente et sortir de sa zone de confort pour improviser tout du long, car on ne sait jamais quel morceau l’autre DJ va passer. Tu as littéralement trois minutes maximum pour réfléchir, donc tu as intérêt à très bien connaître tes sons », nous dit-elle avant de lâcher un dernier conseil : « Toujours prévoir trop de morceaux, ça vaut mieux que pas assez. »
Be famous
Pas si simple à maîtriser, le métier. D’autant qu’il faut s’armer d’une belle motivation et d’une infaillible persévérance si l’on souhaite se professionnaliser. Difficile d’exister parmi la foule de prétendants – et ce n’est malheureusement pas toujours la qualité du DJing qui fait la différence : « Aujourd’hui, c’est beaucoup de travail sur son image. Il faut être « famous » sur les réseaux sociaux. Il y a plein de DJ qui publient des vidéos de 30 ou 45 secondes où l’on voit la réaction du public quand ils passent une musique hyper connue. Finalement, on ne filme jamais les mains du DJ, plutôt la façon dont il est habillé », regrette Yoni Yon.
Parmi nos interlocuteurs, seul Goodka vit pleinement de sa pratique, mais en offrant ses services pour tous types d’événements (mariages, anniversaires, cocktails d’entreprise) en plus de son activité purement artistique. Comme pour les musiciens, trouver suffisamment de dates payées reste une gageure. Non-Binary Beats complète son intermittence avec des missions de production d’événements ou de technicienne. En parallèle, elle s’apprête à sortir un premier morceau en son nom sur le label LEGS. Quant à Nemoz, il a trouvé son équilibre en lançant, en septembre 2024, des initiations au DJing à l’Ampérage, dont une soirée de restitution est justement prévue le vendredi 12 juin. Il a par ailleurs monté la Crous DJ Academy pour les étudiant·es et intervient auprès de collégien·nes du Trièves qui joueront au festival Bien l’Bourgeon début juillet. « Le fait de parler énormément de ma pratique, de la transmettre, de répondre aux questions des gens, me permet aussi de conscientiser le DJing et de faire évoluer ma vision des choses. » Pour avoir discuté près de deux heures avec lui, sans voir le temps passer, on n’en doute pas une seconde.
Photo © Maxime Chanet