Musique

Mélissa Laveaux : « Personne ne pensait que j'allais ressortir un album »

Vos disques sont tous très différents, avec une ligne artistique assez nette à chaque fois. Quel a été le point de départ du dernier album, At my softest, I am most dangerous ?

Tout a commencé par un texte qu’on m’a demandé d’écrire pour une revue d’artistes antillais (Lolwe). C’était un texte sur ma naissance qui s’appelait A Mother holds her knife by the blade. Cette expérience m’a alors donné envie d’écrire plusieurs nouvelles sur différents moments de ma vie. Et je me suis rendu compte que les épisodes que j’avais envie de raconter étaient, à chaque fois, des moments où j’avais failli mourir, où quelque chose de très grave était arrivé. Finalement, comme je suis beaucoup plus douée pour faire de la musique que pour écrire, j’ai préféré en faire un album.

Un album qui parle donc de toutes les fois où vous avez frôlé la mort… et de votre maladie, la sclérose en plaques, diagnostiquée récemment…

Oui, plutôt que d’écrire sur la maladie, j’ai voulu écrire sur un processus : comment bien vivre et comment je vois ma vie maintenant que je sais que je suis malade. À travers cet album, je veux montrer qu’il n’y a rien de plus grave que la mort. Ce qui est pire, c’est de mal vivre, de ne pas en profiter, de rester dans une situation inconfortable quand tu as une panoplie de solutions qui s’offrent à toi. Ça c’est une fatalité pire que la mort. C’est pour ça que je pense que l’album est rempli de joie, de plaisir, et qu’il appelle à la danse.

Que signifie son étrange titre, un oxymore que l’on peut traduire par : « Dans ma forme la plus douce, je suis la plus dangereuse » ?

Qu’on ne suspecte jamais la personne la plus vulnérable dans la pièce (sourire). Avec la maladie, je me suis retrouvée dans une position de personne vulnérable. Il y a beaucoup de gens qui disent : « Ah mais Mélissa, c’est dommage, comment tu vas jouer de la guitare sur scène avec ta canne ? » Eh bien je n’ai pas besoin de ma canne, car ma guitare fait contrepoids, du coup ça n’a aucune incidence. Il y a plein de solutions et je suis une personne qui, en général, a tendance à trouver des solutions, même face à une maladie qui n’a aucun traitement. À la suite de mon diagnostic, personne ne pensait que j’allais ressortir un album. Je l’ai fait et je pense que c’est un de mes albums favoris. C’est aussi pour ça que je l’ai nommé ainsi.

Mais, en participant au podcast T’as mal où ? il y a quelque temps, je me suis rendu compte que j’avais énormément de chance. Il y a tellement d’artistes qui, après avoir découvert qu’ils avaient une maladie chronique ou très grave, se sont fait lâcher par leur manager, leur label, etc. Moi non, au contraire, tout le monde m’a soutenue et accompagnée pour trouver des solutions.

Depuis, vous portez d’ailleurs un discours engagé contre le validisme, une discrimination dont on entend relativement peu parler…

Parce que c’est très invisibilisant en fait. Je le vois en festival où, la moitié du temps, j’arrive à peine à monter sur scène. Il y a des marches partout à des endroits où il n’est pas censé y en avoir. Ce qui est fou avec le validisme, c’est que ça ne sert à personne. N’importe qui peut devenir handicapé à n’importe quel moment. Et d’ailleurs, il y a pas mal d’aménagements qui sont d’abord pensés pour des personnes handicapées, sans qu’on le sache. Par exemple, les messages vocaux ont été pensés pour les personnes malvoyantes. Tous ces aménagements ne font de mal à personne. Donc le validisme est vraiment une discrimination qui montre que les gens ont peur. Ils ont peur d’être malades, et de subir les mêmes maltraitances.

On l’aura compris, cet album est le plus autobiographique de votre carrière, mais aussi le plus rock, avec même un côté rock progressif. Était-ce une volonté ?

Je n’ai pas pensé l’album comme un album rock, plutôt comme un album sombre. Je me suis référée à des albums de Timber Timbre, de Jack White, de TV on the Radio… J’aime aussi donner un aspect psychédélique à mes textes, un entre-deux où l’on ne sait pas si on se situe dans le rêve ou la réalité, et je cherchais à ce que la musique fasse écho à cette sensation-là. Mais globalement, je compose de façon très instinctive, car je ne suis pas une élève du conservatoire, je n’ai pas étudié la musique. Ce qui a d’abord été un chagrin pour moi est aujourd’hui devenu une fierté : ça rend ma musique un peu plus bizarre et ça fait travailler les méninges de mes collègues de travail, qui eux ont fait le conservatoire et doivent sortir de leur cadre.

Il est vrai que, par exemple, votre jeu de guitare est assez singulier. Là où la plupart des chanteur·euses s’accompagnent en jouant des accords, vous préférez jouer des lignes de basse, des motifs mélodiques en fingerpicking. D’où vous vient cette particularité ?

J’adore les lignes de basse, c’est le truc sur lequel je trippe le plus quand je découvre une nouvelle chanson. Et quand je compose, je pars en général d’une ligne de basse sur un sample de batterie, ce qui vient certainement du fait que j’ai grandi en écoutant beaucoup de hip-hop et de R&B… Concernant le fingerpicking, cela vient essentiellement de la musique haïtienne que l’on écoutait (les parents de Mélissa sont haïtiens, ndlr), surtout la musique des troubadours qui s’accompagnent tout seuls, ou parfois avec d’autres personnes. Je suis aussi une grande admiratrice d’Elizabeth Cotten, une guitariste de bluegrass qui a un fingerpicking de ouf. Tous les musiciens de bluegrass du sud des États-Unis sont inspirés par cette femme.

Vous allez jouer au Cabaret frappé pour la seconde fois (rare privilège). Avez-vous un souvenir de votre premier passage en 2013 ?

Je me souviens qu’on avait un batteur remplaçant. J’avais la trouille de monter sur scène parce que je me disais qu’il ne connaissait pas assez le set. Effectivement, il a fait plein de fautes, mais les gens n’y ont vu que du feu ! Le public était hyper chouette, hyper accueillant. Au Cabaret cette année, je vais jouer d’anciennes chansons, pour faire plaisir, mais majoritairement le dernier album. Vous verrez, je raconte des histoires… les gens vont être un peu surpris (rires) !

Photo © Elijah Ndoumbe

CABARET FRAPPé

Du mercredi 15 juillet au dimanche 19 juillet

Jardin de ville (Grenoble)

Gratuit

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