Création

Résidence d'artistes : la face cachée de la création

/ Par Hugo Verit

Vêtus d’étoffes mélangées – tutu rose, large cravate et chemise bouffante, jupe plissée et legging léopard – les trois interprètes se lient les uns aux autres pour terminer leur danse dans une ronde intense évoquant les petits manèges en bois de nos parcs d’enfants. Le noir tombe sur cet ultime tableau, laissant planer l’idée d’un mouvement infini. Applaudissements, salut des danseur.euses et entrée en scène du jeune chorégraphe Alexandre Goyer pour une session de questions/réponses avec le public : « Est-ce que vous avez d’abord travaillé la musique, ensuite le corps ou les deux en même temps ? » Un spectateur ose même une critique : « Pourquoi avoir choisi, à l’arrivée, des stéréotypes aussi gros que la cravate et le tutu rose ? »

Ce moment particulier s’appelle une sortie de résidence. Du 10 au 14 novembre derniers, Alexandre et sa compagnie Second Cast étaient ainsi accueillis par le Pacifique à Grenoble pour apporter les derniers ajustements à la pièce Construction et révolte d’un corps de la honte, avant sa première à Lyon le 4 décembre. « Le lundi, pendant que les techniciens installaient le plateau, les interprètes ont pu s’échauffer, regarder des vidéos pour analyser le travail qu’on a mené auparavant, essayer de retravailler certaines parties, et puis on a commencé à faire des filages – c’est-à-dire la pièce en intégralité dès le mardi », raconte Alexandre Goyer. Au Pacifique, la résidence consiste à mettre à disposition des artistes, de façon gracieuse, l’ensemble des équipements (plusieurs studios de danse et un plateau professionnel). « On leur propose aussi du personnel (notre directeur technique par exemple) et des appartements – un T1 et un T4 – afin de les loger », complète Bénédick Picot, directeur par intérim du Pacifique. Et parfois, la structure délivre en plus une enveloppe financière pour soutenir le projet (rémunération des répétitions, achat des costumes, des éclairages, etc.).

Dans une bulle

Un dispositif très précieux pour les compagnies du spectacle vivant qui n’ont d’autre choix, pour façonner leurs pièces, que d’investir des lieux dédiés. Le processus de création se compose ainsi de multiples résidences dont chacune a un objectif différent : résidence de recherche pour jeter les premières idées, résidence d’écriture du spectacle ou résidence technique afin, par exemple, de travailler les lumières au plateau. Les compagnies, comme celle d’Alexandre Goyer, établissent donc en amont un calendrier précis, émaillé de résidences dans plusieurs salles, qui les conduisent à voyager à travers toute la France : « Cela nous donne la possibilité de rencontrer différents lieux, différents publics car, si on reste dans notre ville, on en fait vite le tour. Moi je suis basé à Lyon et je ne connaissais pas du tout Grenoble avant de venir ici. Ça peut me permettre de nouer de nouveaux partenariats. Il est également important de tester le spectacle dans plusieurs lieux. Le son, par exemple, ne va pas être le même d’un théâtre à l’autre. Plus on s’adapte, plus on est prêt  », explique Alexandre. S’expatrier, c’est aussi favoriser une forme de concentration, se retrouver dans une bulle : « En général, les résidences durent une semaine. Une semaine en continu où l’on va vraiment avancer. Quand on est logé sur place comme au Pacifique, on se lève, on travaille et on se couche presque au même endroit. Ce n’est pas comme si on rentrait chez nous à 17h, on continue à parler de ce qu’on a fait dans la journée. Cela crée aussi une vraie proximité dans l’équipe. »

Nos théâtres, lorsqu’ils n’ouvrent pas au public, sont ainsi régulièrement investis par les artistes tout au long de l’année, les résidences constituant souvent une grosse partie de leur activité. Le Pacifique, établissement labellisé « Centre de développement chorégraphique national », consacre pas moins de 43 % de son budget global au soutien à la création. Sur la saison 2025/2026, cela se traduit par 108 jours de résidence et 16 compagnies accueillies dont 7 régionales, 8 nationales et une internationale. « L’une de nos missions est de soutenir la création émergente afin de contribuer au renouvellement des esthétiques – sinon la danse n’évoluerait pas. Mais aussi de développer tout un travail de pédagogie sur le territoire pour que ce goût de la danse, cette culture chorégraphique se propage », résume Bénédick. D’où l’importance des sorties de résidence – non obligatoires mais encouragées – qui permettent aux artistes de montrer des étapes de leur travail aux Grenoblois. Un moyen aussi d’ouvrir la salle au public plus souvent (et gratuitement) alors que les budgets du Pacifique ont subi plusieurs coupes de la part de la région Auvergne-Rhône-Alpes ces dernières années : « On ne pourrait pas se permettre de proposer autant de spectacles en diffusion pure, donc les résidences nous aident aussi à garder ce lien avec le public grenoblois. »

Résidence longue

Dans certains cas, cela peut durer beaucoup plus longtemps qu’une semaine. Le Pacifique conclura ainsi trois années de collaboration avec la chorégraphe Ivana Müller lors d’une ultime intervention les 12 et 13 décembre prochains. Au Théâtre municipal de Grenoble (TMG), deux compagnies sont devenues « artistes associés » en septembre dernier, là aussi pour une durée de trois ans. Parmi elles, le collectif Maison Courbe qui se réjouit de cette symbiose au long cours : « C’est rare que des lieux nous demandent vraiment « vous voulez faire quoi ? » et nous offrent un véritable terrain de jeux avec des moyens, des possibilités. Même si, bien sûr, nos propositions doivent aussi rencontrer les besoins du TMG. Pendant trois ans, on va donc créer des spectacles mais également animer des temps de médiation et de transmission, des ateliers, etc. », détaille Kamma Rosenbeck, circassienne. Pour ces résidences longues, le principe reste le même. Les cinq artistes de Maison Courbe peuvent ainsi répéter leurs créations dans les trois théâtres du TMG et solliciter des techniciens. Ils disposent en outre d’une aide financière annuelle pour la mise en œuvre de leurs projets. « C’est chouette de créer ce lien avec une structure, cela nous permet de comprendre comment elle fonctionne, et quels sont ses enjeux. Finalement, on se rend compte qu’on a la même envie : que des choses existent, tout simplement. Dans le contexte actuel, avec les difficultés que traverse la culture, c’est une joie de pouvoir se mettre en commun », ajoute Kamma.

Chez les musiciens aussi, les résidences scéniques sont cruciales. S’ils peuvent parfois plus facilement répéter ou composer à la maison, la préparation d’un concert, dans des conditions professionnelles, nécessite de tester les morceaux sur un vrai plateau. Ce n’est pas le trio Zamakan, en résidence au Théâtre Sainte-Marie-d’en-Bas en novembre dernier, qui dira le contraire : « Quand on répète dans un local ou un salon, on ne peut pas travailler notre son. À chaque concert, on collabore avec des ingénieurs du son différents et on manque de temps pour approfondir cet aspect. Cette résidence, c’est l’occasion de travailler avec Élodie qui vient de rejoindre notre projet en tant qu’ingé son. Avec elle, on se pose la question des équilibres, de la spatialisation, afin de trouver une formule qui réduise au maximum les problèmes de son qu’on peut rencontrer dans les salles. On n’aura plus besoin de repartir de zéro à chaque fois. » Pour eux, qui n’habitent pas au même endroit, ces quelques jours au Théâtre Sainte-Marie-d’en-Bas ont également permis d’élaborer de nouvelles compositions, de prendre le temps d’expérimenter : « Quand on a 2 heures de répétition dans un local, ce n’est pas possible. »

Géré par le Centre international des musiques nomades (CIMN), que l’on connaît bien pour son festival Détours de Babel, cet espace fourmille d’activités « cachées » tout au long de l’année. Entre septembre et décembre, le lieu accueille une dizaine de groupes en résidence. Ensuite, de janvier à mars, place aux « Chantiers », dispositif de soutien aux premières créations, avec une résidence au théâtre et une date à la clé pendant le festival. « Il est primordial de soutenir l’écriture, la composition et le renouvellement des esthétiques. Si on ne le faisait pas, on aurait plus de mal à programmer de nouvelles choses aux Détours de Babel, on tournerait vite autour de ce qui existe déjà, souligne Pierre-Henri Frappat, codirecteur du CIMN. Et puis, accueillir des artistes permet d’amener de la vie, du mouvement dans nos espaces, d’organiser des rencontres sur le terrain, dans

le quartier, avec des personnes âgées, des scolaires… »

La quête du graal

Un donnant-donnant, intelligent, vertueux et indispensable, qui pourrait lui aussi souffrir des coupes budgétaires touchant le milieu culturel. Pour les artistes, trouver des lieux de résidence s’avère de plus en plus compliqué : « On passe beaucoup de temps sur l’ordi à suivre les appels à projet, y répondre, essayer de ne pas rater les dates limites de candidature », constate Alexandre Goyer. « On consacre tellement d’heures à chercher des budgets plutôt qu’à créer et penser nos projets ! Moi je suis devenue une pro de l’administration ces dernières années », confirme Kamma Rosenbeck. En face, les théâtres croulent sous les demandes, impossibles à honorer : « Au doigt mouillé, je dirais qu’on en reçoit une dizaine par semaine, estime Bénédick Picot au Pacifique. En danse contemporaine en particulier, il y a aujourd’hui plusieurs générations qui se superposent, donc plus de demandes. Mais il y a de moins en moins d’argent et les lieux sont au maximum de leur capacité. » Ceci alors même que les financeurs demandent expressément aux structures, dans leurs cahiers des charges, de soutenir la création…

Photo © Éloïse Mahieux

CHRONIQUES CULTURE

Après quatre années de fermeture, le musée Géo-Charles accueille à nouveau du public grâce à une exposition qui permet de ...

La demande en mariage fut folle, alors Philippine Delaire la raconte au public avec passion.
Puis il y eut ...

Riche d’objets, d’œuvres et de documents hétéroclites, l’exposition « Reflets du Nil » revient sur l’histoire de ce fleuve en ...

Héraut de la scène punk locale, Resto Basket nous convie à l’Ampérage pour la sortie de son dernier EP, Bonne ...