Bien sûr, nous interrogerons en temps voulu les candidat.es aux élections municipales à Grenoble sur leur programme culturel. Mais on a souhaité prendre les devants en listant ci-dessous quelques grands sujets qui méritent, selon nous, d’être débattus.
/ Par Hugo Verit
Urgence au Palais des sports
Patrick Bruel ne veut plus venir jouer au Palais des sports. On l’a appris dans Le Dauphiné Libéré : « Quand est-ce que vous allez enfin faire un Zénith à Grenoble ? », a-t-il lancé à nos confrères à la fin de son concert de juin 2024, agacé de ne pas avoir pu installer certains de ses décors. Alors voilà, plus de Bruel chez nous. Bon, on s’en remettra, mais le chanteur soulève là un lourd problème grenoblois. D’une vétusté criante, le Palais des sports nécessite une rénovation de fond en comble (il paraît même qu’on se les gèle sur scène…). Si la Mairie nous précise « avoir mis l’accent cette année sur l’amélioration du chauffage », Olivier Bertrand, adjoint en charge de l’événementiel, se justifiait sur Actu.fr en soulignant la nécessité « d’investissements qui se compteraient en dizaines de millions d’euros ». Dans ce contexte, on imagine que, parmi les promesses de certain.es candidat.es, figurera ce vieux fantasme grenoblois : la construction d’un Zénith dans la capitale des Alpes. Histoire de concurrencer Lyon et sa LDLC Arena sur des shows d’ampleur et de faire plaisir aux fans de Louane, par exemple, qui n’ont jamais pu applaudir leur idole à la maison. Là aussi, on s’en remettra…
La Fête des tuiles
Le sujet divise. Il y a les pour qui soulignent le caractère populaire, convivial et rassembleur de l’événement. Et les anti qui parlent, avec mépris, d’une grande kermesse. La Fête des tuiles survivra-t-elle au changement d’édile ? Rien n’est moins sûr. Mais la solution la plus neutre n’est-elle pas de conserver ce rendez-vous (les Grenoblois s’y sont certainement attachés – même les détracteurs) en le réinventant ? Peut-être en développant la dimension artistique d’un événement qui manque encore de de temps forts pour interrompre la lente déambulation des badauds. La scène musicale installée dans le parc Pompidou (supprimée cette année), c’était chouette. Avec une programmation plus étendue, et pourquoi pas pluridisciplinaire, sûr que ça aurait de l’allure. Autre idée, rendre cette Fête des tuiles itinérante, en l’organisant chaque année dans des zones différentes, notamment des quartiers où la culture se fait (toujours) trop rare.
Culture gratuite
Ligne forte dans le bilan de la politique culturelle de l’ère Piolle : la gratuité. La Municipalité aura rendu gratuit tout ce qu’elle pouvait : d’abord le festival Cabaret Frappé, ensuite les bibliothèques, et enfin les musées dont elle a la responsabilité (musée de Grenoble, Muséum et musée Stendhal). Quand on ne roule pas sur l’or, on ne peut que saluer cette opération. Mais la gratuité, toute séduisante soit-elle sur le papier, génère un réel débat. Il suffit de constater la disparition des têtes d’affiche au Cabaret Frappé pour le comprendre : renoncer à la billetterie, c’est forcément adapter la programmation. Et puis, le financement de cette politique crispe légèrement les heureux propriétaires grenoblois : la hausse de la taxe foncière (aïe, aïe, aïe, ça ne passe pas…). Dernier argument, ces événements peuvent être perçus comme une concurrence déloyale vis-à-vis de structures au modèle économique fragile, incompatible avec la gratuité. N’empêche, la Mairie affiche un bilan positif en termes de fréquentation : « De 125 493 personnes en 2022 à 226 897 au Musée de Grenoble en 2024, de 76 700 à 96 000 au Muséum et de 1500 à 3000 au musée Stendhal. »
Un nouveau festival ?
Si on était élu maire de Grenoble (rassurez-vous, ça n’arrivera jamais), on ne changerait pas d’un iota l’actuel Cabaret Frappé. Rien à dire, tout fonctionne : le lieu ombragé qui permet de supporter les fortes chaleurs, la gratuité pour une accessibilité parfaite, la programmation découverte et bien équilibrée, la scène locale en bonne place, le bar qui dépote… Mais ces dernières années, les festivals se raréfient à Grenoble. Le Magic Bus version plein air nous manque – Retour de Scène est d’ailleurs en quête d’un nouvel espace – et les difficultés économiques du Périscope ont mis un terme à Holocène, grand messe du rap et de l’électro à Alpexpo. Dès lors, la question semble légitime : doit-on remettre Grenoble sur la carte en inventant un nouvel événement grand public, un festival porteur, emblématique (et payant), tout comme Belfort a ses Eurockéennes, Rennes ses Trans Musicales ou La Rochelle ses Francofolies ? Clairement, ça donne envie… nonobstant quelques détails : l’économie des festivals en berne, le coût écologique majeur de ces rassemblements et l’éventuelle concurrence pour les acteurs locaux actuels.
Musique et voisinage
En avril dernier, nous consacrions un dossier aux cafés-concerts grenoblois qui peinent à organiser des événements face à un voisinage de plus en plus tatillon sur les nuisances sonores. En particulier, la musique a presque totalement déserté l’hypercentre où, la nuit tombée, on n’a guère d’autres choix que de boire un verre en terrasse. Ce qui, à notre avis, ne favorise pas la redynamisation du Grenoble historique, souhaitée par les commerçants. Enjeu très important donc pour la future équipe municipale : rétablir un véritable dialogue entre les bars et les riverains, détricoter les fantasmes des uns envers les autres et surmonter cette méfiance réciproque qui aboutit nécessairement à une forme de censure, et d’autocensure.
Grenoble, la nuit
Passé 2h du matin, tous les bars ferment (et encore, la grande majorité des établissements baissent le rideau entre minuit et 1h) et le nombre de clubs demeure restreint à Grenoble. C’est simple, hormis les discothèques généralistes, on a le choix entre l’Ampérage, le Drak-Art et La Belle Électrique. Trois établissements qui font du très bon boulot, malgré parfois des bâtons administratifs dans les roues. L’Ampérage, par exemple, qui n’est pas officiellement un club de nuit, doit dépenser chaque année des sommes folles en « médiation sur voie publique » – des sortes de policiers, que la mairie pourrait très bien mettre à disposition elle-même – pour avoir le droit d’organiser ses soirées tardives. Une vraie saignée pour une salle dont le modèle économique s’essouffle dangereusement.
Le dossier des bibliothèques
Un gros dossier même, et moult péripéties. Durant les 12 années de mandat d’Éric Piolle, on a connu : les fermetures très contestées des petites bibliothèques Hauquelin et Prémol en 2016 dans le cadre d’un « plan de sauvegarde des services publics locaux » ; plusieurs rénovations, comme celle de la Bibliothèque d’étude et du patrimoine ou, plus récemment, celle de Saint-Bruno dont les travaux ont accusé un gros retard ; un mouvement social très suivi des bibliothécaires contre le pass sanitaire en 2021 ; l’incendie volontaire de la toute nouvelle et pimpante bibli Chantal-Mauduit il y a quelques mois… Et en ce moment, un collectif d’habitants proteste contre le déménagement de celle du centre-ville au sein de la future Grande Bibliothèque, place Valentin-Haüy, dont l’ouverture est prévue en 2030… Oh le panier de crabes…
La Correspondance, on continue ?
Le drame avec les lieux éphémères, c’est précisément qu’ils le sont. Et lorsque la mayonnaise prend – comme c’est le cas, selon nous, pour la Correspondance – il s’avère difficile d’y renoncer. Installé depuis mai 2024 dans l’ancien IUFM (l’école des maîtres d’école) en friche, ce tiers-lieu a été pensé par la ville de Grenoble pour animer le quartier pendant trois ans, en attendant le démarrage de travaux d’ampleur, destinés notamment à créer des logements. Ainsi, de nombreuses structures culturelles (dont Mix’Arts et Retour de scène) y ont désormais leurs bureaux et il se passe effectivement de bonnes choses au sein de cette Correspondance, surtout au Bivouak Café qui accueille pas mal de concerts et une Jam du sud endiablée (pas de voisinage = liberté). Avec la Bifurk, la MC2, le CCN ou le Bar Radis non loin, le quartier Flaubert ne deviendrait-il pas un véritable pôle culturel grenoblois ? Si la Correspondance est censée disparaître après 2027, le groupe municipal Grenoble en commun assure sur son site que « certaines activités perdureront ». Alors, qu’est-ce qu’on garde ?
Les subventions
Le sujet épineux par excellence. Dans un contexte d’austérité budgétaire, nul doute que les différents acteurs culturels seront curieux de connaître la politique d’attribution des subventions de chacun.e des candidat.es et la part de leur budget allouée à la culture. Jusqu’alors, la ville de Grenoble a montré un fort engagement sur ce point, rassurant l’ensemble du secteur. Bon courage à celui ou celle qui voudrait remettre en question ce soutien majeur et durable…
La résurrection du Magasin (suite)
Depuis l’arrivée d’une nouvelle équipe à la tête du Magasin CNAC en janvier 2022, le centre d’art contemporain semble durablement tourner la page de ses nombreux déboires – une longue fermeture, précédée de conflits internes, d’accusations de harcèlement et de procédures prudhommales. Désormais, les expositions s’enchaînent, mais le lieu doit encore retrouver sa réputation, largement écornée depuis une décennie. D’autant que l’actuelle directrice Céline Kopp quitte le navire pour rejoindre le Musée d’art moderne et d’art contemporain (Mamac) de Nice à compter du 1er janvier 2026. Il va donc falloir trouver son ou sa successeur. Figurant parmi les tutelles du Magasin, la ville de Grenoble a voix au chapitre pour contribuer à la pleine résurrection de ce bâtiment gigantesque, idéalement situé au cœur d’un quartier Chorier-Berriat en mutation. Un espace exceptionnel – notamment sa « rue », immense hangar sous verrière rappelant son passé industriel – qui pourrait accueillir toujours plus d’événements. L’association de musiques électroniques The DARE night l’a bien compris en organisant son Letsgo Berriat au Magasin en janvier dernier.
Et la Bobine alors ?
Ça bouge, et plus vite que prévu ! D’abord, à l’heure où nous imprimons ces lignes, la Bobine (définitivement fermée fin juin dernier) était toujours occupée par un collectif issu de la manifestation du 18 septembre. L’idée : réveiller ce lieu endormi pour en faire un QG de la lutte et y organiser des événements culturels loin des « intérêts marchands ». En parallèle de cette occupation – illégale – un appel à projet a été lancé pour ce bâtiment municipal. Deux offres ont été déposées. De source sûre, la Belle Électrique en faisait partie mais n’a pas été retenue. L’autre candidat serait (conditionnel appuyé) un collectif venu d’Annecy. Nous ne savons pas à ce jour si le mandataire judiciaire lui a confié le projet. À suivre…
La culture s’organise
Comme en 2020, plusieurs acteurs culturels de Grenoble – essentiellement dans le champ des musiques actuelles – travaillent présentement à l’organisation d’un débat à l’Ampérage avec l’ensemble des candidat.es au cours du mois de janvier. Parmi eux, l’Ampérage bien sûr, Le Ciel, Cap Berriat, Hadra, Mix’Arts, La Belle Électrique, Retour de Scène, Résonance, etc. Sujets envisagés : « Budget culture, Conseil de la Nuit, action culturelle, jeunesse, liberté de création / censure… »
Photo © Thierry Chenu – Ville de Grenoble