Danse

La danse, pas à pas (et sans idées reçues)

/ Par Hugo Verit

« J’ai peur de ne pas comprendre »

Les professionnels que nous avons interrogés pour ce modeste article consacré aux idées reçues sur la danse nous font tous le même retour. Ils se disent régulièrement confrontés à un public un peu perdu, démuni, intimidé face à des propositions artistiques qui peuvent lui sembler inaccessibles. « C’est assez paradoxal car la danse, historiquement, est un art hyper populaire. Avant d’être un art de la scène, c’est une pratique collective, quasiment rituelle et sociale. Je parle bien sûr des danses traditionnelles qui sont d’abord pensées pour être dansées par tout le monde », relève le chorégraphe Denis Plassard, dont le spectacle Derrière la tête est programmé lors du Mois de la danse à la Rampe (lire encadré ci-contre). « Les gens s’excusent beaucoup, constate également Agnès Canova, cofondatrice de la compagnie grenobloise Frøntières, ils pensent qu’il faut une culture en danse pour pouvoir comprendre un spectacle. » Bon, soyons clairs, cette fébrilité concerne avant tout la danse contemporaine. Pourquoi ? Aina Alegre, codirectrice du Centre chorégraphique national de Grenoble, nous explique : « Devant un ballet classique, on peut rapidement identifier les codes, ce qui nous aide à maîtriser et situer ce que l’on regarde. C’est un peu la même chose en danse urbaine. En revanche, la danse contemporaine est tout le temps en mouvement, les codes évoluent sans cesse et nous échappent. » L’absence de texte, forcément déroutante dans une société fondée sur le verbe, contribue aussi à cette sensation : « Il y a une comparaison qui se fait avec le théâtre car la danse a évolué dans le même contexte – c’est-à-dire dans les théâtres. Une partie du public de théâtre a donc tendance à dire : « Je ne comprends pas » face à la danse. Il y a un grand travail de sensibilisation à mener pour que les gens se sentent plus libres, plus disposés à recevoir ce type de spectacle », poursuit Aina Alegre.

Voilà d’ailleurs le premier conseil dispensé par nos interlocuteurs pour apprécier pleinement une pièce chorégraphique : s’abandonner. S’impose alors souvent le parallèle avec la musique : « Lorsqu’on écoute un morceau, se pose-t-on la question de savoir s’il a été écrit en la mineur ? Non, on ne se demande pas pourquoi ça nous plaît », observe Agnès Canova. « La danse joue sur un autre registre que la compréhension fermée de quelque chose de dicible. Donc c’est vraiment ce qu’on ressent qui doit importer. C’est aussi une question de patience, il faut accepter d’être dans une position plus contemplative », explique Denis Plassard. « Ce qu’on exprime sur scène en tant que danseur, ce n’est rien d’autre que ce que les gens ont à l’intérieur d’eux, reprend Agnès Canova. À la fin du spectacle, quand on nous demande ce qu’on a voulu dire ou raconter, on ne répond jamais. On leur dit : « Et vous, qu’est-ce que vous avez vu ?« . Ce qui est perturbant, c’est justement qu’il n’y pas une seule réponse ! » La danse, plus que tout autre art de la scène, est certainement la discipline offrant une liberté d’interprétation la plus totale grâce à une abstraction salutaire et régénérante, sans pour autant se couper des réalités contemporaines : « Les chorégraphes actuels explorent les grandes questions de notre époque », estime Joséfa Gallardo, directrice de la Rampe à Échirolles. Plaquette de saison en main, elle tourne les pages, égraine les spectacles et la diversité des sujets abordés : « La décolonisation, le harcèlement scolaire, l’identité de genre, les petits mensonges, l’enfance Il suffit d’une rencontre avec un spectacle, qui va nous parler, pour se sentir légitime à en voir d’autres. » Mais nos spécialistes sont unanimes : si l’on veut se débarrasser des complexes et saisir la danse en profondeur, le plus efficace reste encore de la pratiquer.

« Je ne suis pas fait pour danser »

Lors de sa Fête de la danse le 16 avril prochain, la Rampe proposera notamment un « apéro dansé partagé » sur son parvis. De même, le CCN programme systématiquement des workshops tout public à l’occasion de l’Impact festival. Citons également le Pacifique CDCN (dont nous vous avions parlé dans un dossier précédent sur les résidences artistiques) qui, avec sa Fabrique des pratiques, invite le plus grand nombre à expérimenter le mouvement à travers divers ateliers le temps d’une semaine. Le monde de la danse se distingue ainsi par cette attention au partage des savoirs. Et pour cause : il paraît que tout le monde peut danser… Même les moins souples d’entre nous ? « Lorsque je donne des cours à des enfants, l’une des premières questions qu’ils me posent est : « Sais-tu faire le grand écart ? » Ça, c’est vraiment de l’ordre du fantasme. On peut être un super danseur en n’étant pas souple du tout », affirme Agnès Canova. Dans son travail de pédagogue, elle intervient auprès de tous les publics en rappelant quelques évidences : « La danse, c’est du mouvement dans l’espace et le temps. Tout geste est donc potentiellement de la danse. » Le chorégraphe lyonnais Denis Plassard se plaît à démocratiser la pratique en organisant des bals chorégraphiés participatifs. L’occasion pour lui d’observer les hésitations, les craintes et les timidités des non-danseurs : « Au début, je lance des petits jeux avec quelques règles. Les gens se focalisent sur ces règles et commencent à danser sans s’en rendre compte. C’est un peu comme entrer dans l’eau pour se baigner. D’abord il y a une petite réticence, une sensation de froid, et une fois qu’on est dedans, on est bien, on s’amuse. »

Ces invitations à danser permettent également de faire tomber d’autres clichés, plus ou moins persistants. Il y a bien sûr cette vieille idée d’une pratique plus féminine que masculine, totalement battue en brèche aujourd’hui : « Quand j’ai commencé dans les années 90, les préjugés sur les garçons danseurs étaient encore très très marqués. De nos jours plus du tout, peut-être grâce au hip-hop qui a fait beaucoup de bien sur ce sujet », se souvient Denis Plassard. Il y aussi l’image d’Épinal du corps parfait, longiligne, élancé ? Là encore, tous nos interlocuteurs s’accordent pour saluer la diversité des corps dans les spectacles de danse actuels. Sur la question, Joséfa Gallardo nous conseille de découvrir le travail de Sofiane Chalal qu’il résume ainsi : « Danser au-delà des normes. » Reste un tabou selon Yannick Hugron, codirecteur du CCN : « Il y a un a priori du danseur qui ne pourrait pas monter sur scène après un certain âge. Alors qu’il y a des danseurs magnifiques qui ont dansé très tardivement, comme Merce Cunningham ou Trisha Brown. » Un véritable combat pour Agnès Canova : « Vous allez me voir longtemps danser avec mon corps qui a commencé à vieillir, qui a connu des grossesses. On a encore beaucoup de chemin à faire sur ce point. »

« C’est un métier très exigeant »

Parfois, les idées reçues sont vraies. Mais celle-ci mérite d’être approfondie. D’abord, si le temps des souffrances ou des maltraitances psychologiques ne semble pas totalement révolu, l’apprentissage de la danse – même classique – a grandement évolué : « Rien à voir avec des films comme Black Swan ! » démystifie Aina Alegre. Néanmoins, l’exigence est bien là, incontournable dans une discipline dont l’instrument principal est le corps : « Je pense sincèrement que, de tous les artistes, c’est le travail le plus exigeant. Nous sommes des sportifs de haut niveau, sauf qu’on n’a pas tout le staff derrière, à savoir les kinés, les ostéos, les coachs… On est en autogestion », raconte Agnès Canova. Le travail du danseur serait même grandement méconnu selon Gretchen Schiller. Chorégraphe, chercheuse et professeure à l’Université Grenoble Alpes, elle nous a donné rendez-vous dans un studio de danse, histoire de nous mettre en situation : « Je ne suis pas sûre que le public se rende bien compte de tout ce que le danseur doit travailler, ce que j’appelle une attention multicanale : il faut anticiper le mouvement, être en synchronisation ou en décalage avec un éventuel partenaire, s’ajuster à l’espace, gérer le costume, jouer avec la musique et maîtriser son corps qui est un orchestre (le haut et le bas ne suivent pas forcément le même rythme)… » Tout un univers insoupçonné se dévoile à mesure que Gretchen Schiller nous parle de son travail et notamment de la façon dont ce langage du mouvement se transmet à travers les générations. Saviez-vous, par exemple, qu’il existait des partitions pour danseurs ? Cherchez « Cinétographie Laban » sur votre moteur de recherche préféré, et appréciez la découverte.

Photo © Bart Grietens

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