Sculpture

Alina Szapocznikow : subversion des corps au musée de Grenoble

/ Par Benjamin Bardinet

Perchée sur de longues pattes osseuses, une forme boursouflée surmontée d’une roue engluée dans la matière sculpturale tente de déployer des ailes aux allures d’omoplates disloquées… Magnifiquement monstrueuse, la sculpture qui nous accueille à l’entrée de l’exposition Szapocznikow donne le ton : le corps sera le sujet, l’expérimentation sera la manière. Née en Pologne en 1926, installée en France dans les années 1960 et (évidemment) gentiment sortie des radars, Alina Szapocznikow n’avait toujours pas eu, dans l’Hexagone, de véritable rétrospective qui permette de prendre la mesure de son talent et l’extrême intégrité de sa démarche – obsessionnelle certes mais jamais redondante. Sa carrière débute au lendemain de la guerre dont elle sort fortement éprouvée, ayant elle-même été déportée. Une expérience sur laquelle elle ne s’est jamais épanchée mais dont on pressent qu’elle résonne avec les œuvres que nous découvrons au fil du parcours chronologique de l’exposition : des corps difformes ou mutilés des années 1950 jusqu’aux sculptures des années 1970, baptisées Souvenirs, dans lesquelles on devine, engluées dans la matière organique du polyester, des images médiatiques relatives aux tortionnaires nazis.

L’art et la matière

Formée à la sculpture à l’école des Arts Appliqués de Prague et aux Beaux-Arts de Paris, Szapocznikow n’a jamais cessé d’expérimenter des matériaux différents et de jouer de leur confrontation. Noga (la jambe), œuvre magistrale symptomatique de l’exploration de son propre corps à travers la pratique du moulage, voit se confronter la matière polie du bronze (la fameuse jambe) à celle rugueuse du granit qui fait office de socle. Toujours curieuse de nouvelles expérimentations, elle jouera à la fin des années 1960 de la translucidité du polyester, de la légèreté expansive de la mousse polyuréthane, et même de l’élasticité du chewing-gum. En effet, artiste à plein temps, sa mastication donne lieu à des sculptures involontaires aux accents surréalistes : le chewing-gum évoquant tour à tour une baleine échouée, un monstre arachnéen, un moine dans la tempête ou un couple enlacé.

Goût de l’informe

Héritière de l’esprit surréaliste, Szapocznikow entretient un goût certain pour le disgracieux et le rebutant (elle raconte que le public s’étonne qu’une si jolie petite femme puisse faire de grandes choses aussi laides). Elle décline à l’envi le moulage d’un ventre ondulant de bourrelets (horreur !), réalise des agglomérats de tumeurs tandis qu’elle est elle-même rongée par un cancer (malheur !) ou encore dépose à plat les moulages du corps de son fils qui apparaissent comme des lambeaux de chair suspendus au mur (beurk !). L’ensemble de son œuvre laissant pourtant affleurer une sensualité irrépressible. Bref, souvent inquiétant, jamais enfermé dans une formule toute faite (elle s’essaie même au design d’objets !), l’art de Szapocznikow fait voler en éclats les notions de bon ou de mauvais goût, dans la plus pure tradition du surréalisme subversif. Et nous on adore !

Photo © ADAGP Paris 2025

ALINA SZAPOCZNIKOW. LANGAGE DU CORPS

Du samedi 20 septembre au dimanche 4 janvier

Musée de Grenoble (Grenoble)

Gratuit

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