Avec le projet intitulé « La France travaille », le photographe François Kollar réalise un portrait de la diversité des métiers liés à l’industrie dans la France des années 1930. Un témoignage remarquable dont la magnifique mise en scène des images ne doit pas faire oublier la partialité du point de vue proposé.
/ Par Benjamin Bardinet
Depuis quelques années, le musée de l’Ancien Évêché programme régulièrement des expositions photographiques qui donnent l’occasion de se plonger dans la pratique d’un artiste. Après Robert Doisneau, Vivian Maier et la famille Tairraz, c’est sur le travail de François Kollar qu’on est invité à se pencher et plus particulièrement sur une commande photographique ambitieuse qu’il a menée de 1931 à 1934 : « La France travaille ». Initié par les éditions Les Horizons de France, ce projet éditorial d’envergure proposait un témoignage de la force productive de notre beau pays dans le tumulte des années 1930. Constituée de 15 « fascicules » regroupant près de 2000 photographies, cette édition remarquable avait alors le mérite de donner à voir ces travailleurs jusqu’alors assez peu représentés et souvent méprisés – pas question par contre d’évoquer les enjeux politiques et sociaux ni la dangerosité ou la pénibilité des conditions de travail.
Tout au long de ce projet, François Kollar mobilise cependant une sensibilité qui permet de redonner à ces ouvriers leur dignité, leur humanité, tout en tâchant de valoriser leur savoir-faire et de magnifier la précision de leurs gestes experts – à une époque où l’industrie intègre encore une dimension assez artisanale. Issu du monde ouvrier, Kollar réalise chaque image avec la même application que les gestes dont elles témoignent. Ces ouvriers concentrés effectuent des tâches dont le photographe restitue l’élégance au point de les rendre parfois quasi chorégraphiques. Tout ce monde paraît appliqué et soucieux de la qualité de son travail. L’approche photographique de Kollar est donc techniquement irréprochable. Quant aux points de vue et aux cadrages, ils sont parfaitement dans l’esprit moderne propre à cette époque : plongée, contre-plongée, effets graphiques et contrastes lumineux participent de la construction de chacune de ces images, dont certaines sont devenues iconiques.
Remarquable et non remarqué
Si tout ceci est bien agréable au regard (lumière magnifique, compositions élégantes, nuances de gris savoureuses, ouvriers profondément humains…), cela ne doit pas nous faire oublier que la vision offerte par François Kollar (et par son commanditaire) est clairement partiale – ce dont rendent bien compte les textes qui accompagnent l’exposition. Et si certains s’étonnent que ce photographe ait un peu disparu des radars après la Seconde Guerre mondiale, c’est probablement que ce projet, « La France travaille », (dont l’approche fleure bon le patriotisme de bon aloi) est un peu lourd à porter pour son auteur – ce d’autant plus que le milieu de la photographie est traversé par une forte sensibilité sociale et que la plupart de ses acteurs aspirent à faire usage de leur art pour dénoncer certaines injustices et pointer du doigt des conditions de travail misérables… Pour résumer, si Kollar est sans aucun doute un technicien remarquable, son manque de réflexion critique et d’approche personnelle l’a certainement empêché de parvenir au statut d’artiste remarqué.
Photo © François Kollar