Première rétrospective d’envergure consacrée à Arcabas, l’exposition du musée Hébert fait le choix original de présenter les œuvres profanes de cet artiste pourtant essentiellement connu pour ses réalisations dans le registre religieux. N’en reste pas moins le sacré, qui transpire dans chacune de ses toiles.
Du peintre Arcabas, figure majeure de l’art sacré isérois, le public amateur d’art connaît surtout les œuvres religieuses et tout particulièrement l’ensemble remarquable qu’il a conçu pour l’église de Saint-Hugues-de-Chartreuse. Un ensemble qui donne un bel aperçu de son style dont on a plaisir à retrouver les lignes sinueuses et les couleurs chatoyantes au musée Hébert, dans cette rétrospective qui prend le parti singulier de présenter un corpus d’œuvres non religieuses – à savoir qui ne prennent (quasiment) pas la Bible comme référence. Pour aborder cet aspect de la création d’Arcabas, l’exposition fait le choix d’adopter une approche thématique qui permet toutefois de saisir facilement le parcours du peintre, de ses premières réalisations dans les années 1940 à son installation dans le massif de la Chartreuse, en passant par ses années canadiennes.
Entre figuration et abstraction
La salle introductive se charge de faire les présentations : en plus de deux autoportraits, on y découvre quelques peintures qui permettent de revenir sur son talent précoce ainsi que plusieurs tableaux des années 1950 qui donnent une idée de ses influences de l’époque alors qu’il n’a pas encore adopté le pseudonyme d’Arcabas. Car en effet, c’est à la fin des années 1960, après un séjour de trois ans à Ottawa où il est invité à mener un atelier expérimental en école d’art, que Jean-Marie Pirot se rebaptise Arcabas. Trois années fondamentales, pendant lesquelles il affirme une approche oscillant avec élégance entre abstraction et figuration à une époque où cette dernière est perçue comme une forme de conservatisme par les milieux artistiques institués. Au contraire, pour Arcabas, la figuration permet de renouer avec le monde extérieur, tandis que l’abstraction lui donne la possibilité d’exprimer son monde intérieur : ses émotions, ses sentiments et surtout sa foi. Car si les œuvres présentées ne sont pas religieuses au sens strict, elles sont toutes traversées par un certain rapport au sacré. On est ainsi frappé par le récurrent surgissement d’anges (souvent sympathiquement véloces) et par l’omniprésence de l’usage de la feuille d’or qui donne à ses personnages des airs divins – tout particulièrement les jeunes femmes auxquelles il donne des allures de madones (à moins que ce ne soit l’inverse).
L’indignation du bout du pinceau
La dernière salle du parcours, enfin, est consacrée à certains combats politiques menés par l’artiste. On y découvre de grands tableaux dénonçant les méfaits de la guerre. Arcabas n’hésite pas à y faire cohabiter le trivial et le dramatique (un soldat urine dans un coin tandis qu’une mère pleure son enfant qu’il vient d’assassiner) et s’inscrit ainsi dans les tracesde Goya (Les Désastres de la guerre), ou du Picasso de Guernica. En plus de cette série, la salle présente un portrait d’un ecclésiastique à la vision monoculaire. Une vision cyclopique qui dénonce l’étroitesse d’esprit de certains des prélats de l’Église et plus particulièrement leur complicité à l’égard des dictatures sud-américaines… Une œuvre de 2012 relative à une situation politique datant des années 1970… on a connu dénonciation plus diligente… Mais peut-être n’était-il pas facile pour Arcabas de dénoncer les compromissions de l’Église (dont on ne doute pas qu’il en était outré), alors même qu’elle était son principal commanditaire…
100 ans d’Arcabas
À l’occasion du centenaire de la naissance d’Arcabas, de nombreux événements et expositions ont lieu dans toute la France et témoignent de la diversité de sa pratique artistique. Après les estampes qui ont été présentées à Chamrousse (et qui sont exposées à partir du 11 octobre à l’espace Clément-Kieffer de Varize-Vaudoncourt en Moselle), le musée de la Correrie, à Saint-Pierre-de-Chartreuse, propose d’aborder les œuvres d’art sacré monumentales dont l’artiste s’était fait une spécialité (à voir jusqu’au 11 novembre), tandis que le musée Arcabas de Saint-Hugues-de-Chartreuse présente une petite sélection d’œuvres sur la thématique de l’eau (élément omniprésent dans les récits bibliques) jusqu’au 29 mars 2027. Enfin, le samedi 3 octobre, le Musée de Grenoble accueille un colloque intitulé « Arcabas dans son temps » durant lequel interviendront le philosophe Fabrice Hadjadj, la critique d’art Aude de Kerros ainsi que Monseigneur Jean-Marc Eychenne, évêque de Grenoble.
Photo © Arcabas, avec l’aimable autorisation des ayants droit