Du comptoir à la cave, deuxième tournée des rades qui racontent la ville, de bars musicaux en cafés de quartier, à travers la passion toute palpable de leurs tenanciers.
/ Par Pascale Cholette
Tout va très bien, madame la Marquise
On retrouve Sami un début de week-end, toujours fidèle au poste derrière son comptoir au Tout va bien, comme depuis… 39 ans ! On pourrait imaginer sans peine qu’il a baptisé son bar ainsi pour coller à la culture afro-jamaïcaine qu’il affectionne : la décoration l’atteste, et le rasta peint sur le mur est plus vrai que nature. Pourtant il n’en est rien, nous apprend le taulier : « J’ai retrouvé dans mes archives une lettre d’un militaire qui écrivait d’ici avec du papier à en-tête, « Grand-bar le Tout va bien » en 1939. » Aujourd’hui d’une taille modeste, l’établissement est surtout incontestablement chaleureux, grâce à Sami qui garde la passion presque intacte, malgré quelques regrets… Il pense à une politique municipale hostile aux bars musicaux qui l’a empêché de vraiment se développer. En dépit de cela, il ne lâche pas son affaire, et reste ouvert de 15h à 2h du matin, 7 jours sur 7. « La santé et un peu d’énergie, c’est tout ce qu’il me reste », plaisante-t-il. S’il se remémore avec plaisir quelques souvenirs – comme la venue des mythiques Abyssinians au début des années 2000, après leur concert à l’Entrepôt – il garde la foi et continue d’organiser des événements, comme le 25 avril prochain. Une soirée dub de 15h à 22h, avec vente de vinyles. « Pas plus tard, après la police intervient ! »
Tout va bien
6, rue Chenoise
Le palais des souvenirs
Au début des années 2000, le nom de la fameuse brasserie de la place Victor-Hugo a été abrégé. Le Palais de la bière de Christophe Vigouroux se nomme depuis lors Le Palais, et il en explique les raisons sans détours. « En 2003, j’ai souhaité faire évoluer ma formule. Renforcer la restauration, et aussi féminiser la clientèle. » Il avait hérité de l’affaire de son père, qui la tenait lui-même depuis 1972. Et avoue avoir été lancé un peu tôt dans le bain. « En 1996, quand je suis devenu patron, j’avais 24 ans, et c’est vraiment trop jeune pour prendre la tête d’une aussi grosse affaire. Je me battais toutes les semaines. Avec des voyous ou des quadras qui voulaient me mettre à l’amende ! Et il y avait aussi les restos baskets ! » Pour autant, il garde la passion du métier, avec une équipe stable. Désormais le Palais fonctionne essentiellement la journée, « ce qui est pas mal quand on a mon âge », confie-t-il en souriant. C’est d’ailleurs « la banane des clients » qui fait qu’il est encore là, depuis si longtemps.
Le Palais
4, place Victor-Hugo
La douceur de vivre
Le Douceur café n’a pas usurpé son identité. Il y fait bon vivre et l’on s’y sent à l’aise, à laisser filer le temps. Alors qu’elle répond à nos questions, Corinne la patronne sert et sourit, fait vrombir la machine à café et accueille les clients. On peut voir toutes sortes de personnes franchir la porte de son établissement de la rue Lakanal : un vieux monsieur qui s’aide de sa canne, une étudiante qui vient commander une noisette avec l’accent américain, deux amis qui se racontent leurs vacances en rigolant. C’est cette diversité même à laquelle Corinne nous dit être attachée. « Ici je n’ai pas voulu imposer un style, ou plaquer un concept particulier. C’est un café de quartier, où n’importe qui peut être tenté de rentrer. » Son quartier justement, elle l’adore. « C’est devenu un vrai pôle d’attractivité, et le lieu où l’on sort à Grenoble, alors que dans les années 2000, l’endroit dédié était autour de la place du tribunal. » Elle nous fait remarquer avec justesse que l’identité de Championnet est préservée, avec uniquement des petites boutiques, et l’absence de chaînes ou de franchisés. D’ailleurs, le Douceur s’appelait avant du nom de son quartier. « Des clients m’ont raconté avoir dansé ici, dans la salle au sous-sol, dans les années 70. Une époque différente concernant aussi les normes de sécurité ! » 30 ans après ses débuts dans le métier, elle aime toujours autant travailler, même si elle se lève maintenant à l’heure où elle se couchait jadis. Elle a choisi ainsi de changer un peu de vie en 2008, en quittant 15 ans de bar de nuit pour acheter son affaire, ici. Et depuis, elle apprécie de voir l’enseigne de son café surgir, tôt le matin, en remontant le rideau de fer à l’entrée. « Quand je n’aurai plus ce plaisir, ce sera le moment d’arrêter ! »
Douceur café
18, rue Lakanal
Bayard is not dead
On a entendu avec un peu d’effroi que le fameux Berny allait bientôt raccrocher. Renseignements pris, on a eu au téléphone Mimie, qui fait partie du petit collectif motivé à faire perdurer l’âme du Café Bayard. Elle n’a pas tardé à nous rassurer : ouf, rien ou presque ne devrait changer dans ce véritable lieu de culture, de rencontres et de convivialité. Un bar comme on en fait plus, avec ses fameuses jams endiablées, sans musique amplifiée, où se retrouve aussi le club de ukulélé. Un endroit où l’on peut encore bouquiner dans un coin sans risquer de dénoter – ici il n’y a pas de wifi – et pas de réseau non plus d’ailleurs. Tant mieux, on en profitera pour traîner encore à longueur de soirées, boire des bières accoudé au magnifique zinc qui fait tout le cachet du Bayard.
Café Bayard
1, rue Bayard
Photo © Pascale Cholette