Devant « Le lac Merlat et la Grande Lauzière, effet du matin », exposé au musée de Grenoble, une question s’impose : comment Édouard Brun a-t-il pu peindre ce grand tableau dans ce site isolé de Belledonne ? Pour le comprendre, il faut quitter les murs du musée et suivre les traces de ce peintre-alpiniste qui, en 1901, s’aventurait haut dans la montagne avec son chevalet, ses pinceaux et son appareil photo.
/ Par Jérémy Tronc
Face au tableau, c’est d’abord la grandeur tranquille du site qui s’impose. Le lac sombre s’étire comme un miroir paisible au pied d’un chaos de roches, d’où surgissent encore quelques névés. Le ciel, pastel et dégagé, apporte une sérénité qui adoucit la rudesse minérale. Ici ou là, des herbes claires rappellent le retour de la vie estivale. Mais à mesure que l’on contemple la toile, une curiosité prend le dessus : comment, au tournant du XXe siècle, un peintre pouvait-il s’installer dans un tel décor, à plus de 2 000 mètres d’altitude, pour en saisir les nuances ?
Édouard Brun (1860-1935) n’était pas un artiste de cabinet. Élève de l’abbé Guétal et de Jean Achard, inspiré par François-Auguste Ravier, il a très tôt compris que la montagne ne se peint pas de loin : il faut aller l’affronter, la parcourir, la scruter sur place. Si beaucoup de peintres se contentaient de vues depuis la vallée, lui choisit le terrain, avec ses aléas et ses difficultés. On le connaît par des photographies ou des croquis d’époque : piolet de bois à la main au pied de la Meije, sur le glacier des Bossons, ou encore peignant sur une toile accrochée à un cairn par deux cordelettes, parasol planté pour s’abriter du soleil. Un autoportrait le montre même juché au sommet de l’aiguille méridionale d’Arves, presque en équilibre d’alpiniste, pinceau à la main, chevalet improvisé devant un précipice.
« Les peintres de montagne étaient aussi des randonneurs aguerris, voire des alpinistes, rappelle Valérie Huss, conservatrice au musée de Grenoble. Ils partaient plusieurs jours, dormaient dans des auberges ou des refuges. Les transports en commun permettaient d’arriver aux villages carrossables, point de départ des sentiers. » À l’époque, pas de voiture, pas de carte fiable ni de sentier balisé, encore moins de GPS. Partir peindre en altitude avec tout son matériel relevait autant de l’expédition que de la démarche artistique.
En 1901, année de réalisation du tableau du lac Merlat, Brun est documenté pour avoir peint le lac Longet tout proche, après une nuit passée au chalet de la Pra le 18 juillet (actuel refuge de la Pra, à proximité des lacs). On peut raisonnablement supposer qu’il a profité de ce même séjour pour approcher et immortaliser le lac Merlat au petit matin. « Nous n’avons pas d’informations sur la genèse précise de ce tableau, indique Valérie Huss. Mais il est évident que tout tableau de grand format était réalisé en atelier. L’artiste pouvait faire des dessins préparatoires sur le motif – aquarelles, gouaches, parfois annotées d’informations sur les couleurs et les effets de lumière – et recourir aussi à la photographie. » Ces matériaux, une fois redescendus à Grenoble, lui permettaient de composer ses grandes toiles.
À la recherche du point de vue exact
Pour ressentir la démarche du peintre, on décide de monter nous-mêmes au lac Merlat. Depuis le parking de Freydières, il faut deux heures et demie de marche à travers forêts, alpages et pierriers. On imagine ce que cela représentait pour Brun, lesté de son attirail rustique. Quand enfin on parvient au lac, une fébrilité nous gagne : l’envie pressante de retrouver l’angle exact qu’il a choisi.
Au premier abord, on croit l’avoir trouvé à l’est du lac. Pourtant, il manque ce chaos de roches qui occupe le premier plan du tableau. Peut-être l’artiste l’a-t-il inventé pour renforcer la composition ? Ou bien ces blocs se sont-ils effondrés avec le temps ? En avançant pas à pas vers l’ouest, le doute s’efface soudain. Là, au ras de l’eau, parmi un amas de pierres chaotique, apparaît exactement la perspective du peintre. Le grand rocher incliné, la diagonale qui mène l’œil vers la Grande Lauzière, les masses sombres qui ferment le premier plan : tout y est.
On imagine alors Brun, 124 ans plus tôt, explorant les abords du lac de la même manière, cherchant patiemment le bon cadrage. Il n’a rien inventé : il a trouvé l’unique point de vue qui offrait à la fois l’ampleur et l’équilibre de la scène. Comme aujourd’hui, il a dû se glisser entre les blocs, poser son appareil photo et ses pochades sur une dalle précaire, presque les pieds dans l’eau. Une démarche exigeante, mais nécessaire à ses yeux : pour saisir les nuances fugitives de l’Alpe, il ne suffisait pas de rester « au coin de l’âtre ». Il fallait monter haut, marcher longtemps, et parfois risquer un peu de vertige pour obtenir la vision juste.
La quête du beau
C’est toute l’originalité d’Édouard Brun : mêler l’œil de l’artiste et l’expérience du montagnard. Ses toiles sont le fruit de marches d’approche, de nuits passées en refuge, de bivouacs parfois spartiates et d’exploration pour trouver la bonne composition et la bonne lumière. Elles témoignent d’une époque où la montagne n’était pas encore domestiquée par les cartes précises et les sentiers balisés. Chaque tableau est à la fois une œuvre picturale et le récit discret d’une aventure humaine.
Au musée, Le lac Merlat et la Grande Lauzière garde cette force : il nous montre un paysage de Belledonne tel qu’on peut encore l’éprouver aujourd’hui, grandiose et silencieux, mais aussi il nous raconte en filigrane la démarche d’un homme perfectionniste et passionné qui a fait l’effort de le saisir, là-haut, dans la lumière neuve d’un matin d’été.
Pour aller au lac Merlat, trois points de départ :
Chamrousse, le recoin (D+ 700 m)
Parking de Freydières (D+ 900 m)
Parking après les Seiglières (D+ 1 000 m)
Photot © Ville de Grenoble / Musée de Grenoble – J.L. Lacroix