Jeune public

Écrire pour le jeune public : tout un art

/ Par Hugo Verit

Une bouffée d’air frais. L’expression toute faite ne peut mieux coller aux impressions qui nous traversent à la sortie d’un bon spectacle pour enfants. Nous voici bousculés, décontenancés, déridés… Et c’est d’abord aux bambins infatigables que l’on doit cette jouvence. Loin de la bienséance polie du public adulte, soucieux du décorum et des conventions attachées au théâtre traditionnel, les mômes bouleversent les codes, réagissent à qui mieux mieux, s’abandonnent pleinement à leurs émotions – quelle leçon de liberté ! Le babillage exalté du petit public fait partie du spectacle ; à condition, bien sûr, que les enfants soient réceptifs à ce qui se déroule sur scène… À l’approche des congés d’hiver – et avec eux, une belle programmation jeunesse coordonnée par le réseau Vive les vacances (lire encadré ci-dessous) –, on a voulu interroger les artistes qui, précisément, écrivent pour ces regards enfantins, afin de découvrir leur méthode de travail.

Et la culture, ça commence dès le plus jeune âge. Avec sa compagnie Le Bruit de l’herbe qui pousse, la metteuse en scène Marie Julie Peters-Desteract s’adresse ainsi aux tout-petits dans sa pièce Ôlô, un regard sur l’enfance (visible dès 1 an) : « La particularité de ce spectacle, c’est qu’il est non seulement écrit pour, mais aussi à proposdu jeune public, puisqu’il s’agit de rechercher le geste graphique du très jeune enfant et comment il évolue », explique-t-elle. Une démarche quasi scientifique qui passe, comme souvent lorsqu’on souhaite écrire pour les plus jeunes, par un travail d’observation : « Sur toute la période de création, très régulièrement, on était en résidence dans une école maternelle. On arrivait avec des intuitions d’expériences à faire avec les enfants, on installait un laboratoire avec des matériaux et on les laissait libres de faire leurs choix. On prenait des notes puis on allait sur un plateau de théâtre pour mettre tout cela en forme. Ensuite on retournait à l’école montrer le résultat aux enfants et observer leurs réactions. Ce qui est magnifique avec le jeune public, c’est qu’il a une réaction émotionnelle brute immédiate, il n’y a pas d’intellectualisation, il n’essaie pas de nous faire plaisir. On voit tout de suite ce qui leur parle, et c’est ainsi que le spectacle a été construit. »

Résidence premier âge

Même processus pour le danseur Nicolas Hubert et son complice musicien Pascal Thollet. Tous deux, afin d’ériger une pièce de danse contemporaine pour les tout-petits, ont mené des expérimentations en crèche à Échirolles : « C’est important de ne jamais perdre de vue pour qui on est en train d’écrire », souligne Nicolas Hubert. De là est né Tabula, un spectacle chorégraphique qui s’articule autour d’une table, objet simple du quotidien : « On s’est dit que ce meuble devait être perçu de façon très différente à l’échelle de l’enfant. D’ailleurs, ce n’est pas pour rien qu’il y a tout un imaginaire qui consiste à se cacher sous les tables pour observer le monde. »

C’est aussi un formidable agrès pour un artiste de danse contemporaine. Une discipline qui, sur le papier, ne semble pas des plus accessibles pour les petits : « Au contraire ! Les réticences que l’on croise en danse contemporaine viennent plus souvent des adultes qui nous disent : « Je n’ai pas compris ». Mais les enfants comprennent très bien qu’il n’y a justement rien à comprendre, qu’il faut être dans une approche directe, sensorielle des choses. » De fait, les bambins s’identifient très facilement au corps de Nicolas Hubert qui roule, chute, tourne, expérimente le monde autant qu’eux, en veillant toutefois à « ne pas rentrer dans un mimétisme d’enfant ».

Une fois le spectacle écrit, place donc aux représentations ! Et sans surprise, le très jeune public demande quelques adaptations. Afin d’impliquer l’enfant au mieux dans son spectacle Ôlô, Marie Julie Peters-Desteract a opté pour un dispositif bifrontal, le public étant assis au ras de l’espace scénique pour supprimer la frontière avec les comédiennes. « Les interprètes ont pour consigne d’être dans l’instant présent, de ne pas jouer des émotions ou des personnages, de ne jamais présumer de ce qui va arriver. Plutôt de s’adapter à ce qu’il se passe – puisque c’est ainsi que le très jeune enfant vit les choses aussi », explique la metteuse en scène. Lors des représentations de Tabula, Nicolas Hubert reste également très à l’écoute de son public : « Parfois, on écourte une scène car on sent que certains enfants ont peur. À l’inverse, on va insister sur une autre lorsqu’il y a des rires. »

Et les parents dans tout ça ?

Si le ressenti de l’enfant demeure une priorité, il ne faut pas non plus négliger toute une partie du public, moins expressive et pas toujours détendue : les parents. Coordinatrice du réseau Vive les vacances, Violaine Simon rappelle que « la bonne création jeune public a une limite d’âge plancher, mais pas plafond. On doit pouvoir passer un bon moment à n’importe quel âge ». Les créateurs sont donc bien conscients de cette double adresse : « Au début du spectacle, on fait un petit topo qui concerne finalement plus les adultes. On leur demande de ne pas dire « chut » à leurs enfants et on essaie de leur faire comprendre qu’ils ne sont pas là pour traduire le spectacle en simultané ou juste pour surveiller. On a aussi écrit la pièce pour eux », précise Nicolas Hubert. « À la fin d’Ôlô, les adultes sont aussi émus que les enfants mais pas forcément au même endroit, constate Marie Julie Peters-Desteract. C’est un spectacle qui invite à sortir du cadre, à se sentir libre d’en sortir, ce qui résonne très fort chez les adultes. »
En avançant dans l’âge, le monde de l’enfant et celui des parents tendent à se rapprocher. Bien sûr, les divergences persistent, mais un véritable dialogue peut enfin s’installer. Tel est le point de départ des œuvres jeunesse du dramaturge Stéphane Jaubertie, dont la pièce Laughton est jouée par Les Veilleurs les 20 et 23 janvier prochains à Eybens et Pont-de-Claix. « Ce qui m’intéresse, c’est de pouvoir réunir l’adulte et l’enfant dans la même salle. Ils vont partager le même spectacle mais avec des visions différentes car je joue sur les niveaux de lecture », précise-t-il. Dans Laugthon, à voir dès 10 ans, il est ainsi question de difficultés relationnelles entre un enfant, sa mère et son beau-père, façon d’aborder le sentiment d’inadaptation et d’autres thématiques profondes et parfois douloureuses : « Il serait malhonnête de faire croire aux enfants que la vie est toute rose. Ils ne sont pas fous, ils le savent, ils connaissent le réel. Et le théâtre est là pour le montrer. Simplement, lorsque j’écris pour les enfants, je me dois de proposer de la lumière, de toujours amener de l’humour et de dire que la vie, ça vaut le coup. »

Des ados au théâtre

Si la plupart des spectacles jeunesse ne désemplissent pas, répondant à une réelle demande, il est une catégorie qui peine à rencontrer son public : le théâtre pour adolescent. Une période complexe où l’enfant est tiraillé entre la volonté d’appartenir à un groupe et le désir d’affirmer une identité, entre un prégnant besoin de sécurité et une envie d’émancipation vis-à-vis de ses parents, sans compter les premiers émois amoureux dont personne ne sort tout à fait indemne. Dans ce contexte, le théâtre (et autres sorties culturelles) passe clairement à la trappe. Autrice de pièces pour ce public singulier, Métie Navajo est artiste complice de l’Espace 600 où elle participe notamment au Chantier ado. Ces ateliers gratuits (et sans inscription) invitent les adolescents à venir découvrir les coulisses du spectacle vivant en participant à toutes les étapes de la création d’une pièce. « Durant ces ateliers, on a abordé pas mal de questions ensemble, et je suis maintenant en train d’écrire un spectacle à partir de ces idées, spectacle qu’ils joueront dans quelques mois », raconte Métie Navajo. Une bonne manière de prendre le pouls et de savoir ce qui occupe l’esprit des adolescents en ce moment : « Des questions politiques, nationales et internationales, mais aussi les rapports filles-garçons, surtout du côté des filles. » Une fois de plus, ce travail de terrain apparaît incontournable pour nourrir l’inspiration des dramaturges et capter un public qui peut se montrer légèrement récalcitrant : « Il faut trouver des points d’accroche en abordant des questions qui les touchent, et ensuite essayer de les emmener un peu ailleurs, de décaler le propos. Les adolescents en particulier, c’est vraiment chouette de réussir à les étonner. » L’ado bien blasé – mais en quête de vibrations – que nous fûmes n’aurait certainement pas dit le contraire.


À Grenoble, si les propositions pour le jeune public sont nombreuses pendant les vacances scolaires, ce ne fut pas toujours le cas. Il y a 13 ans, le réseau Vive les vacances (VLV) naît à partir d’un constat surprenant : « Historiquement, la création jeune public s’est surtout structurée autour des établissements scolaires, si bien qu’il y avait très peu d’offre jeunesse dans les salles de spectacle pendant les congés », raconte Violaine Simon, coordinatrice de VLV. Réunissant désormais treize structures de l’agglomération (SMH en scène, MC2, L’Amphi, Les Vagabondes, La Belle Électrique, etc.), Vive les vacances, c’est non seulement une programmation concertée, mais aussi de l’action culturelle, notamment en lien avec les centres de loisirs, et depuis peu une résidence de création qui prend place dans trois communes périphériques de la Métro. Au programme pour les vacances de février : Ôlô, un regard sur l’enfance (lire notre critique du spectacle p.9) à l’Espace 600, Là où je vais les yeux fermés à La Ponatière ou encore le spectacle chorégraphique Viscum à La Faïencerie.

Photo © Stevan Jobert

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