Encore relativement confidentiel, Guillaume Brac est selon nous l’un des meilleurs réalisateurs français du moment. Auteur de films naturalistes bouleversants, il passe par la Cinémathèque de Grenoble pour présenter « L’Île au trésor », documentaire majeur de sa filmographie, sorti en 2018. Ô joie !
/ Par Hugo Verit
Vous pratiquez un cinéma plutôt singulier à notre époque. Vos films sont toujours empreints d’une forme de minimalisme, de simplicité et d’intimité qui caractérisent vraiment votre style. Quels ont été vos premiers émois cinématographiques importants ?
Enfant, j’ai eu une cinéphilie assez classique. Mes parents m’emmenaient pas mal au cinéma voir des films populaires, des comédies, des films d’action, comme les James Bond. Et à l’adolescence, j’étais dans une bande de copains qui regardaient beaucoup de thrillers, de films d’horreur, de films d’action, etc. Assez vite, j’ai senti que ça ne m’intéressait pas tellement, que ce n’était pas mon truc, et j’essayais d’injecter un peu d’autres choix quand on allait au vidéoclub. Mais c’est lorsque je suis arrivé à Paris, pour mes années de première et terminale, que j’ai vraiment commencé à fréquenter des petits cinémas d’art et essai du Quartier latin, et à aller voir beaucoup de films, un peu en aveugle. L’un des premiers chocs dont je me souviens, c’était Les Fraises sauvages de Bergman, car j’avais l’impression de n’avoir jamais vu un film comme ça, un film qui parlait d’émotions très subtiles. Je ne savais pas que le cinéma pouvait servir à raconter ce genre de choses, à faire le bilan d’une vie. Je me souviens aussi avoir eu un choc pour un film très différent, L‘Année dernière à Marienbad d’Alain Resnais. Ce ne sont pas forcément des films qui m’ont influencé, mais en tout cas, ils m’ont fait comprendre que le cinéma pouvait être bien autre chose.
Par la suite, ce qui a été vraiment déterminant pour moi, ça a été la découverte de Jacques Rozier, notamment Du côté d’Orouët, un micro-récit qui n’était presque rien en termes de narration mais qui racontait beaucoup en termes d’émotions. J’ai ressenti quelque chose d’assez comparable devant certains films de Maurice Pialat aussi. J’avais la sensation de voir vraiment la vie sur l’écran de cinéma, de voir les gens exister au-delà des personnages, ça m’a beaucoup marqué. Et puis j’ai aussi été très touché par certaines comédies américaines, celles des Frères Farrelly ou des films comme 40 ans toujours puceau. Pour le coup, rien à voir, mais j’y retrouvais plein d’échos de mon adolescence, de ce que je vivais en tant que jeune homme. Tout cela m’a très tôt emmené vers une forme de légèreté dans mon cinéma, qui flirte un peu avec la comédie. D’ailleurs, les films de Rozier, de Pialat, et même les films de Rohmer que j’adore aussi, sont des œuvres assez drôles, assez légères.
Vous racontez souvent que vous n’étiez pas destiné à devenir réalisateur et que vous avez eu du mal à vous sentir légitime dans ce métier. Ce ressenti a-t-il influencé votre cinéma qui est profondément discret et anti-spectaculaire ?
Je ne sais toujours pas comment j’en suis arrivé à faire des films, c’est un peu miraculeux. Je n’avais jamais touché à une caméra ni écrit un scénario avant d’entrer à la Fémis – que j’ai d’ailleurs intégrée en département production. Je ne m’imaginais vraiment pas devenir réalisateur à l’époque.
Mais oui, en effet, je travaille le plus souvent avec des très petits budgets, je ne demande pas beaucoup. Quand j’arrive avec un projet, ce n’est pas le roulement de tambour. Comme je manque de confiance en moi, j’ai aussi besoin de saisir les projets au vol, qu’ils se fassent très vite, dans un calendrier très resserré, pour ne pas laisser le doute s’installer. Et ce sentiment d’illégitimité a une autre conséquence : je ne me suis jamais tellement autorisé, jusqu’à aujourd’hui, à m’intéresser par exemple à un fait divers ou à l’adaptation d’un livre, des histoires qui appartiennent au domaine public en quelque sorte. C’est comme si j’avais besoin d’aller gratter un peu de fiction auprès de moi, de filmer des gens que je connais, d’aller au fond de moi-même.
Bon, il se trouve que j’ai aussi des projets un peu plus spectaculaires ou un peu plus ambitieux en termes de production qui n’ont pas pu voir le jour pour le moment. On fait les films qu’on peut faire, ou les films qu’on nous laisse faire.
Dans les vôtres, on ressent énormément de justesse et de vérité. Vous ne filmez pas des héros, mais des gens que l’on connaît tous (à commencer par soi-même) dans des situations que l’on a tous connues. C’est bien sûr très prégnant dans vos documentaires, mais également dans vos fictions qui ressemblent à des documentaires. Quelle est votre méthode ?
Ce qui m’obsède depuis mon premier court-métrage, Le Naufragé, c’est de capter des éclats de vérité, de filer des moments de vérité, y compris dans la fiction. Des films comme Contes de Juillet ou À l’abordage sont issus d’ateliers réalisés avec des étudiants du Conservatoire d’art dramatique de Paris. Il y avait plus d’improvisation dans le premier que dans le second film mais, dans les deux cas, la méthode était assez proche. Je suis parti des jeunes et de leurs propres expériences pour écrire les personnages. Même chose pour les premières fictions avec Vincent Macaigne, que je connais très bien. J’essayais à l’écriture de raconter quelque chose de lui, pas juste un personnage. Et puis, je filme ces fictions comme je filme un documentaire : la caméra tourne longtemps, les prises durent à chaque fois plusieurs minutes, donc les comédiens ont de l’espace pour ne pas juste jouer leur rôle, mais pour exister vraiment. Je cadre aussi souvent assez large pour que les personnages soit intégrés dans leur environnement – un environnement documentaire car on ne bloque pas les lieux pour tourner les scènes, la vie continue autour. Donc les acteurs se retrouvent dans un lieu réel et vivant qui n’est pas un plateau de cinéma, avec en plus une équipe technique très petite. D’ailleurs, ce qui m’intéresse depuis le début, c’est de filmer des lieux, qu’ils ne soient pas que décor mais presque personnage. Par exemple, la station balnéaire d’Ault en Picardie, dans Un monde sans femmes. Pour moi, c’était un endroit qui racontait quelque chose d’assez fort sur l’isolement, sur la solitude.
En parlant de lieux, parlons de la base de loisirs de Cergy-Pontoise, décor de L’Île au trésor, documentaire présenté à la Cinémathèque lors de votre venue à Grenoble le 6 octobre. Un film dans lequel on retrouve toutes vos thématiques : l’enfance, la jeunesse, l’été, la drague, l’amitié, la maladresse des individus envers les autres, la solitude… Filmer là-bas, c’était une évidence, non ?
En l’occurrence, c’est un lieu que je connaissais d’avant. J’y suis allé avec mes parents plusieurs fois quand j’étais enfant – une petite douzaine de fois, car j’avais la chance de pouvoir partir en vacances. J’avais toujours eu envie d’y retourner, surtout après avoir vu L’Ami de mon amie de Rohmer qui – je l’ignorais – avait été tourné là-bas ! Et quand j’y suis revenu, j’ai vraiment eu l’impression qu’en effet cet endroit était une sorte de terrain d’exploration génial pour le cinéma, notamment sur la question de l’universalité. Il y avait des gens tellement différents les uns des autres réunis dans cette espèce d’immense jardin. Et puis avec une multitude de façons de s’approprier les lieux, qu’on soit enfant, adolescent, adulte, fille, garçon. Je m’étais dit que ce serait vraiment merveilleux de tourner un film là-bas. Et pour le coup, c’est un projet qui a mûri plus longtemps que les autres. J’ai vécu quelques années avec cette envie-là.
« L’Île au trésor est le film dont je suis le plus fier. »
Grand bien vous en a pris : c’est certainement votre film le plus total, avec beaucoup de protagonistes, beaucoup d’« éclats de vérité » très différents…
C’était assez intimidant pour moi de filmer à cet endroit-là. À l’époque, j’habitais à Paris, dans un milieu un peu bourgeois, et je ne me sentais pas totalement légitime pour créer un lien simple, droit avec les gens… Parce que c’est vraiment un film de rencontres, assez audacieux. Si je ne faisais pas l’effort chaque jour d’aller rencontrer de nouvelles personnes, d’aller aborder les gens, de rigoler avec eux, de créer de la connivence et du jeu, il n’y avait pas de film. Donc les jours où je me sentais moins bien, où j’étais fatigué, je ne filmais quasiment rien. Il y avait un fort engagement personnel. D’ailleurs, c’est le film dont je suis le plus fier, ce que j’ai accompli de plus difficile à mes yeux.
Dans vos réalisations, vous utilisez la musique avec beaucoup de parcimonie. En virgules, ou dans les toutes dernières séquences. Ce qui fait souvent son petit effet…
C’est vrai que tous mes films se terminent par une chanson. C’est comme si j’avais besoin de trouver à chaque fois la chanson qui correspond. Je me suis déjà dit que mes films avaient un peu la simplicité, et peut-être la modestie, d’une chanson de variété, ou d’une chanson pop, une émotion qui vient de quelque chose d’assez simple. Je trouve l’art de la chanson plutôt fascinant : une mélodie qui accroche un peu l’oreille, cette façon de créer tout un monde, parfois en 3-4 minutes, c’est un mécanisme que je trouve très beau. Mais il est vrai que j’utilise la musique avec parcimonie. Mon premier monteur me disait toujours qu’un film, selon lui, devait pouvoir fonctionner sans musique, et qu’on devait travailler le montage de façon à ce que le film tienne sans musique. Une fois qu’on a vraiment trouvé le film, on peut alors s’offrir le plaisir de l’enrichir. En tout cas, il ne faut pas utiliser la musique comme une béquille ou comme une aide pour le montage. Mais une petite mélodie de 30 secondes peut ajouter beaucoup. La musique, lorsqu’elle arrive, vient libérer une émotion longtemps retenue.
Quels sont vos prochains projets ?
Les trois projets que j’ai actuellement sont des fictions. La première est totalement écrite, mais assez compliquée et assez chère à produire. La seconde est à moitié écrite, mais plus facile à produire, plus dans la continuité de ce que j’ai fait jusqu’ici (c’est un film sur la jeunesse). Et puis il y a la troisième, assez peu écrite, mais qui parlera plus de la maturité, de gens de mon âge…
Photo ©Ashkan Noroozkhani