En adaptant pour le théâtre les témoignages, issus du livre « La Guerre n’a pas un visage de femme » de la prix Nobel Svetlana Alexievitch, de femmes soviétiques engagées dans la Seconde Guerre mondiale, la metteuse en scène Julie Deliquet a frappé fort et juste. Un intense spectacle choral de 2h30 à voir à la MC2.
/ Par Aurélien Martinez
Alerte spectacle puissant, de ceux qui captivent autant qu’ils nourrissent l’âme et rendent le public plus grand. Le fait qu’il se fonde sur le travail d’une prix Nobel de littérature – la Biélorusse Svetlana Alexievitch, autrice de textes comme La Fin de l’homme rouge (2013) ou La Supplication (1997) – n’y est pas pour rien.
En 1985, soit 30 ans avant de recevoir la prestigieuse distinction, Svetlana Alexievitch publiait La Guerre n’a pas un visage de femme, série d’entretiens (plus de 200) réalisés sur plusieurs années avec des femmes soviétiques engagées dans la Seconde Guerre mondiale contre les Allemands. Avec une ligne directrice claire : montrer que ces héroïnes (elles ont été près d’un million) étaient aussi au cœur des combats. Svetlana Alexievitch a alors rencontré des infirmières, des pilotes, des agentes de renseignement, des tireuses d’élite… Chacune à leur tour, elles se racontent, déposant des bouts de leur vie aux pieds des lectrices et des lecteurs. Et, maintenant, des spectatrices et spectateurs.
Toutes ensemble
Les mots de ces femmes, piochés au sein du livre-documentaire de Svetlana Alexievitch, sont donc au centre du spectacle de Julie Deliquet, portés par neuf comédiennes. Dans un décor d’appartement communautaire soviétique encombré et quelque peu décati, comme si la société voulait laisser ces femmes dans les limbes du temps, elles sont interrogées par une journaliste et autrice plus jeune, double de Svetlana Alexievitch qui permet au projet de se structurer théâtralement. Toutes sont ensemble au même moment, et si leurs parcours ne se croisent pas, elles peuvent maintenant se répondre, se compléter, se soutenir…
D’où, malgré quelques coutures trop visibles au niveau de l’adaptation, 2 heures 30 cohérentes qui dépassent l’empilement de témoignages, et offrent du collectif tout en donnant de l’espace à chaque récit pour exister. Dont certains particulièrement intenses, tragiques, émouvants, glaçants – la souffrance, la mort ou encore la culpabilité rôdent dans ces paroles. Et tous illustrent comment l’histoire, façonnée par ceux (des hommes) au pouvoir après la victoire, a invisibilisé ces femmes. Parce que La Guerre n’a pas un visage de femme.
Photo © Christophe Raynaud de Lage