Le ski de randonnée nordique n’est pas encore « mainstream », et c’est peut-être là son luxe ultime. Alors que le ski de rando frôle désormais la saturation, sa version nordique offre une voie de délestage. Taillé pour la moyenne montagne, il permet de s’écarter des traces pour traverser des espaces vallonnés dans un périple plus contemplatif. Une exploration feutrée de nos massifs.
/ Par Jérémy Tronc
Souvent confondu avec le ski de fond ou relégué au rang de curiosité vintage, le ski de randonnée nordique, ou backcountry, est pourtant la mère de toutes les disciplines de glisse. Cette pratique intermédiaire entre le ski de randonnée et le ski nordique est née en Scandinavie pour se déplacer horizontalement dans d’immenses étendues sauvages, loin des pistes balisées. Il revient désormais discrètement avec une promesse simple : la liberté de mouvement et une approche plus apaisée de nos montagnes.
Le matériel illustre cette philosophie. Ici, pas de chaussures « orthopédiques » rigides qui brident la cheville. On chausse des bottines souples et chaudes, on clippe l’avant du pied, et c’est tout. « Le talon libre, c’est la liberté », résume François Ruby, guide à l’École de Porte en Chartreuse. Contrairement au matériel de ski de randonnée qui assiste le skieur et verrouille sa posture, le nordique libère le mouvement. Il faut sentir la neige, jouer d’équilibre, investir tout son corps. Les skis, plus larges que des planches de fond et dotés de carres métalliques, possèdent des écailles (ou des peaux de phoque pour les montées plus franches) qui permettent de s’affranchir des manipulations incessantes. On monte, on descend, on traverse, dans une fluidité absolue.
Plus fun que la raquette
Pourquoi choisir le ski de randonnée nordique ? La comparaison s’impose souvent avec la raquette à neige, l’autre grande « marcheuse » de l’hiver. Mais pour les convertis, le match est plié d’avance. « Mes clients me disent parfois que la raquette, c’est gentil, c’est bien, mais c’est un peu casse-pieds. Quand il y a des bons champs de poudreuse, on a envie de glisser », confie François Ruby. La raquette permet l’immersion, certes, mais elle prive du plaisir premier de la neige : la glisse.
Le ski nordique réinjecte cette dose de « fun ». Sur les reliefs vallonnés de la Chartreuse ou les hauts plateaux du Vercors, chaque légère descente devient un jeu. Là où le ski de randonnée classique impose un objectif – un pic, un col, un couloir – le nordique propose une errance. « On peut oublier l’objectif. On voit deux ou trois jolis vallons, on les descend, on les remonte, juste pour le plaisir de la glisse », raconte le guide. C’est le ski du voyageur, où l’on cherche à se fondre dans le relief et à parcourir de longues distances, hors des pistes, avec célérité. « On est sur des pentes faibles à modérées, moins de 30 degrés. On n’a pas cette épée de Damoclès permanente de l’avalanche ou du matériel de sécurité lourd à porter », précise le guide de l’École de Porte.
S’élancer : mode d’emploi
Pour franchir le pas, nul besoin d’être un expert, mais quelques prérequis s’imposent. Le niveau minimum ? « Savoir freiner et maîtriser le chasse-neige est la base », explique François Ruby. Pour les néophytes complets, passer par un moniteur permet de lever les freins liés à l’inconnu. Attention toutefois aux plus jeunes : le matériel spécifique est rare pour les enfants, l’aventure commence donc généralement à l’adolescence, dès que les tailles adultes deviennent accessibles.
Côté équipement, tout est question de compromis. Le choix du ski dépend de votre curseur entre glisse et descente : des planches étroites (moins de 80 mm) pour les longues traversées sur les plateaux du Vercors, ou des skis plus larges (jusqu’à 100 mm en spatule) pour savourer les courbes. C’est là que le télémark entre en scène. Cette génuflexion élégante, signature du talon libre, est l’un des grands plaisirs de la pratique. « Je fais mettre une jambe en avant, genou fléchi, et les gens trouvent ça génial », s’enthousiasme le guide. Pour lui, c’est là le secret de cette niche en plein essor : une pratique accessible qui ne demande pas d’expertise complexe ni de connaissances approfondies de la montagne, mais offre, dès la première sortie, l’ivresse d’une glisse retrouvée et contemplative.
3 sorties pour débuter
Le Charmant Som depuis le col de Porte
Initiez-vous à la pratique au départ du col de Porte avec cette boucle de 13 km (D+ 600 m). C’est le spot idéal pour débuter : la montée progressive vers le Charmant Som sur la route d’été permet de se familiariser avec le matériel en toute confiance. Pour plus d’aventure et de tranquillité, préférez le retour par les crêtes du mont Fromage, mais la descente est plus délicate. Cet itinéraire conjugue sécurité et panorama exceptionnel sur les sommets environnants. La montée au Charmant Som est optionnelle car plus difficile. Attention, secteur très fréquenté par les raquettes et skieurs de fond. Vous ne serez pas « seul au monde ».
Col de Porte > oratoire d’Orgeval > chalets du Charmant Som > Charmant Som
La Molière depuis les Aigaux (Vercors)
Au départ des Aigaux, au sud d’Engins, ce parcours de 13 km (D+ 400 m) est une pépite pour s’initier au ski nordique. L’itinéraire, accessible, alterne entre sous-bois feutrés et crêtes panoramiques. Pourquoi le choisir ? Pour son arrivée magistrale sur le plateau de la Molière, offrant l’un des plus beaux belvédères du Vercors sur les Alpes et le mont Blanc. C’est le tracé idéal pour apprendre à gérer ses skis hors-piste, tout en profitant d’un décor grandiose sans difficulté technique. Un vrai goût d’évasion.
En A/R : Les Aigaux > sous le pas de Bellecombe > gîte de la Molière > table d’orientation de la Molière.
La Peyrouse depuis les Arnauds (Matheysine)
Depuis le hameau des Arnauds, à l’ouest de Laffrey, lancez-vous sur la montagne du Conest pour 14 km et 800 m de D+ en aller-retour. Ce parcours est parfait pour l’initiation grâce à ses alpages débonnaires dépourvus d’obstacles techniques. Après le belvédère de Beauregard, vous atteignez La Peyrouse (1710 m) et son panorama à 360°. C’est le terrain rêvé pour tester la liberté de la trace directe dans d’immenses espaces vierges. Une évasion aérienne, sauvage et techniquement très accessible mais à éviter les jours de brouillard.
En A/R : Les Arnauds > Sagnat > Beauregard > La Peyrouse
Photo © Bruno Lavit