Phénomène annoncé de la scène pop française, Miki vient de sortir un premier album réussi capable de plaire au grand public comme aux mélomanes plus pointilleux. Son titre : « Industry plant ». Histoire de répondre sans haine à ses détracteurs. Explications.
/ Par Hugo Verit
À l’été 2024, Miki poste sur les réseaux sociaux un clip-concept, étrange et familier à la fois. Sous la grisaille d’un jour banal, la chanteuse se filme en gros plan avec un téléphone, à l’arrière d’un Buffalo Grill – ces restos viandards relativement abordables qui jonchent nos autoroutes de province. Au second plan, trois employés prennent leur pause clope, indifférents au tournage. La chanson en question, Échec et mat, tranche avec le décor : ultra-moderne, pop à mort, pseudo-rappée, aux paroles façon cut-up évoquant les errances (parfois kétaminées) d’une jeunesse bourgeoise qui s’emmerde. Un tube immédiat, quasi parfait, dont les aspérités et les bricolages ne doivent rien au hasard. Tout cela est pensé, travaillé, façonné en amont. Car les bonnes chansons ne s’improvisent pas.
Alors, se produit un double phénomène – monnaie courante sur internet : le titre devient viral pour le meilleur (les fans affluent) comme pour le pire (les haters aussi). Et dans le cas présent, le bad buzz prend le dessus, une foule d’internautes accusant Miki d’être une « industry plant », terme employé outre-Atlantique pour décrire un.e artiste sans talent qui ne devrait son succès qu’au soutien douteux d’une mystérieuse industrie musicale – un complot, en somme. Et nos zélés conspis, pour nourrir leur fantasme, trouvent bien évidemment des arguments : aucun autre son disponible sur la toile, comme si Miki avait débuté la musique à 26 ans avec ce morceau ex-nihilo ; des parents issus d’un milieu favorisé et installés au Luxembourg ; un label, Structure, connu pour avoir lancé des carrières enviables (Clara Luciani, Eddy de Pretto et une certaine Angèle)…
Un parcours… classique
Halte à la paranoïa ! Personne ne devient Beyoncé du jour au lendemain sans avoir quelques notions musicales – et certainement pas Miki dont l’expérience crève les oreilles. Son parcours n’a d’ailleurs rien d’extraordinaire : 10 ans de piano au conservatoire, des études de cinéma qui la conduisent à composer des BO pour ses propres films, des carnets intimes tenus pendant des années, et de premières chansons créées dans sa chambre en 2020, à la faveur d’un confinement propice aux expérimentations. Ensuite, Miki écume de petites scènes où elle se fait rapidement repérer par plusieurs maisons de disque pour sa spontanéité et sa personnalité atypique. Dans Le Point, un patron de label raconte : « Tous les alligators de l’industrie se pressaient à ses concerts pour la signer. C’est Pierre Cornet et Yann Dernaucourt de Structure qui ont remporté la mise en lui tenant un discours assez radical. En gros : “On aime ce que tu es, mais on aime pas tes chansons. N’essaie pas d’imiter Dua Lipa ou Angèle, sois toi-même !” » D’où la disparition organisée de ses anciens morceaux et l’impression d’une certaine fulgurance. Mais à l’écoute de son EP Graou, puis de son premier album magnifiquement intitulé Industry plant (histoire de boucler la boucle, et les clapets), plus de doute possible. Miki débarque sur la scène francophone avec un style bien à elle, notamment grâce à des textes joueurs, blindés d’aphorismes contemporains, et des productions piquantes, parfois abrasives, toujours audacieuses. Tout le contraire d’un produit marketing insipide ; du moins pour l’instant.
Photo © Frankie & Nikki