Du café à l’apéro, ils ont tous leurs petites particularités, une clientèle bien à eux, et détiennent en leurs murs une myriade de souvenirs et de secrets. Premier tour d’honneur, par celles et ceux qui les font vivre, des éternels bistrots qui marquent la ville de Grenoble.
/ Par Pascale Cholette · Publié le 2 mars 2026
« Des habitués qui étaient déjà là avant moi »
À tout seigneur, tout honneur. La Table ronde de la place Saint-André pulvérise le record d’ancienneté à Grenoble et ses alentours. Établi en face du palais du Parlement du Dauphiné depuis 1739, il est surtout le deuxième plus ancien café de France. Son actuel propriétaire, Jérôme Boccard, nous détaille un peu de l’histoire de ce haut lieu social qu’il tient de son père, qui l’avait acquis lui-même en 1972. Ce dernier avait alors lâché sa préparation de l’agrég’ d’histoire-géo pour embrasser la profession de cafetier sans trahir sa vocation : il a effectué ainsi de larges recherches sur le passé des lieux, et retrouvé le premier propriétaire. Ce dénommé Caudet avait acheté cette horlogerie pour la transformer en café, ainsi que la licence royale nécessaire à son exploitation – déjà ! Nombre de propriétaires se sont succédé, dont le père du fameux peintre Jules Flandrin.
Aujourd’hui, on peut profiter d’un décor de brasserie art-déco plutôt inédit dans le coin en s’accoudant sur un zinc du plus bel effet, et s’étonner devant les miroirs anciens rehaussés de décorations 70’s. L’endroit est idéal pour se délecter de spécialités régionales, du murçon au gratin dauphinois, pas une ne manque à l’appel. Jérôme nous confie aimer toujours travailler en famille, et retrouver quotidiennement les nombreux habitués qui fréquentent l’établissement (coucou Raymonde).
La Table Ronde
7, place Saint-André
« Mon travail c’est ma vie »
C’est lui qui le dit ! Pour Christophe Cordero, patron de La Nat’ boulevard Gambetta, son travail c’est toute sa vie. 35 ans qu’il bosse dans cette brasserie du midi à fort tard, 29 ans qu’il en est le patron. L’enseigne – encore une des plus anciennes de Grenoble – doit son nom à la piscine Jean-Bron toute proche. Lui-même ne sait pas depuis quand ça date, mais peu importe. Il a vu défiler des époques et des modes, l’évolution du métier et du quartier. Ce qu’il aime, c’est le contact avec les gens, et ses clients. Même si, dans son clair et vaste espace (250 places assises !), il accuse une baisse de fréquentation de moitié depuis l’ère Covid. La faute aux changements d’habitude de consommation – désormais les cafés, c’est souvent dans une boulangerie, à emporter. Les événements open air, des guinguettes jusqu’au marché de Noël, ont la cote, même en hiver. Et la concurrence fait rage : pas moins de douze nouveaux bars ont ouvert dernièrement dans le quartier Championnet tout proche et gentrifié. Pourtant, il y a du monde à la fin de ce service du midi, il règne une douce ambiance conviviale entre personnes peu pressées de retourner travailler. Une clientèle aux âges mêlés qui évolue peu au fil de la journée. C’est encore sur la grande terrasse, le soir, pour boire des bières, qu’il est le plus agréable de s’y retrouver.
La Natation
32, boulevard Gambetta
« Une clientèle très attachante »
Son nom comme son élégance ne sont pas usurpés. Petit bijou prodigieusement inspiré du début du XXe siècle, L’Absinthe (aux yeux verts, de pied en cap !), place Vaucanson, est un lieu aussi singulier qu’intemporel. Il n’a connu que trois propriétaires depuis sa création en 1971, et ce sont Sylvie et Serge Rodriguez qui l’habitent et le bichonnent depuis 1988. Toujours rénové à l’identique, le bistrot a su conserver son charme fou d’antan. Volutes végétales art nouveau, luminaires tulipes, banquettes capitonnées et tables en bois patinées par le temps. « Nous avons juste amélioré le confort », nous confie Sylvie, et « créé à l’étage une petite cuisine ». Elle prodigue des plats simples et de bon aloi (aussi peut-être grâce au décor, les ravioles nous y semblent particulièrement délicieuses). On y croise beaucoup de fidèles, quelques anciens le matin qui parlent politique, des étudiants affichant un romantisme suranné l’après-midi, souvent des actifs pour le petit déjeuner. C’est pourtant l’apéro et les soirées qui s’ensuivent qui semblent graver des souvenirs inaltérables dans les mémoires des habitués. On parie volontiers que c’est lié à la qualité de l’accueil dont Serge et Sylvie ont le secret.
L’Absinthe
2, place Vaucanson
« On a bien rigolé »
On se risque un jour à pousser la porte vitrée pour pénétrer dans une atmosphère embrumée. C’est pas faute d’être passé devant des dizaines de fois, mais comment dire, on n’osait pas. Au bout du cours Berriat, on ne remarque pas forcément le Café des touristes, présent pourtant depuis 1934. C’est Jean-Claude, son fils, qui nous accueille et invite à attendre la patronne, Lina, partie à la pharmacie. Alors on s’installe au comptoir et on profite du décor. Une photo de James Dean, une autre de Marilyn. Une machine à cacahuètes qui fonctionne en francs, quelques trophées cuivrés qui nous rappellent que s’étendait un vaste terrain de boules en arrière-cour, il y a encore tout juste 20 ans.
Lina arrive en chaussons, s’allume une clope, nous toise, puis accepte de répondre à nos questions. Quand elle a racheté, il y a 40 ans, il existait neuf bars sur le cours jusqu’à la rue du Drac. Ils ne sont plus que deux. Impossible pour elle de tout arrêter alors elle a gardé une petite activité, juste un 10h-19h pour ne pas s’ennuyer. La restauration, elle l’avait stoppée en prenant sa retraite à 64 ans, il y a bien longtemps. Peu avare de souvenirs, la taulière se remémore les longues soirées et les apéros appuyés. « Les clients ? Les mêmes qu’il y a 40 ans sauf que les trois quarts sont morts ! Et ceux qui restent ne tiennent plus le coup au pastis, ils sont au demi maintenant ! On faisait les cons. » Une anecdote pour terminer ? « Ah oui je me rappelle celui qu’on avait fait traverser le cours à poil pour taper le panneau de stationnement. Et le panneau, après ils l’ont changé ! On a bien rigolé. »
Café des touristes
153, cours Berriat
Photo © Pascale Cholette