L’un de nos humoristes préférés, Pierre-Emmanuel Barré, passe par l’Hexagone de Meylan pour présenter son nouveau spectacle « Come-back ». L’occasion rêvée d’une interview réalisée à l’écrit, où l’on retrouve toute sa liberté, sa verve, et son phrasé déflagrateur.
/ Par Hugo Verit (avec Aurélien Martinez)
Vous présentez donc Come-back à l’Hexagone, un spectacle dans lequel vous incarnez un humoriste ringard en 2031. Craignez-vous d’être « cancelled » un jour ?
Pierre-Emmanuel Barré – Ouhla ! Attention, cancelled et ringard, c’est pas du tout pareil.
Tout le monde devient ringard, c’est inévitable, alors que c’est très simple d’éviter d’être cancelled : il suffit d’être un homme blanc de 40 ans. Normalement, je suis à l’abri.
Pour éviter ces déboires, vous arrive-t-il de vous autocensurer ? Un exemple ?
P.-E. B. – Bien sûr que ça m’arrive ! Tout le temps même. Mais c’est pas vraiment de l’autocensure, c’est un choix humoristique. Si la vanne n’est pas assez marrante, je la fais pas, c’est tout.
La forme de votre spectacle est ambitieuse et désarçonne le public – du moins une partie l’était le soir où nous l’avons vu, sans doute celle qui attendait un enchaînement de blagues et de thèmes estampillés PEB. C’est ce que vous recherchez ?
P.-E. B. – Non ! Le public vient me donner une heure et demie pour m’écouter, et en payant, en plus ! L’objectif, c’est que les gens passent un bon moment, bien sûr. Mais on fait pas une chronique d’une heure et demie, ça n’existe pas et heureusement, parce que ce serait très chiant pour tout le monde.
Les gens sont surpris, mais une fois qu’ils ont accepté la forme, ils rentrent dans le spectacle. Je cherche pas à plaire à tout prix, c’est le meilleur moyen pour déplaire. De toute façon, quand on fait la même chose, les gens disent « il fait tout le temps la même chose » et quand on fait un truc différent, ils disent « c’était mieux avant ». Les gens, c’est des cons.
Ce spectacle, c’est aussi une réflexion sur le métier d’humoriste. Faire rire les gens – et en particulier sur la politique et les injustices sociales – à quoi ça sert ?
P.-E. B. – Ah ben pour ça, faut venir voir le spectacle ! Mais désolé de vous décevoir, globalement, c’est pas sur l’humour qu’il faut compter pour renverser le capitalisme.
Dans certaines vidéos diffusées pendant le spectacle, on retrouve Guillaume Meurice et Aymeric Lompret. Vous ne vous quittez plus, un peu comme une troupe. L’humour, c’est mieux à plusieurs ?
P.-E. B. – Tout est mieux à plusieurs. On fait un métier où on est très isolés, même si on a une équipe super, une prod’ derrière nous, un coauteur et metteur en scène talentueux, au bout du compte, on est tout seul à rendre des comptes. Je monte sur scène tout seul, et si ça rate, c’est à cause de moi. Alors dès qu’on rajoute des copains à côté, la pression s’atténue et le plaisir augmente !
C’est avec eux, entre autres, que vous participez chaque dimanche à l’émission La Dernière sur Radio Nova. Après vos déconvenues sur France Inter ou France 5, votre retour en tant que chroniqueur, on n’y croyait plus ! Qu’est-ce qui vous a convaincu de rejoindre cette radio ?
P.-E. B. – Mais j’y croyais plus non plus, figurez-vous. Et je remercie Guillaume parce que c’est très probablement la seule personne qui pouvait me faire revenir sur un média traditionnel.
Bien sûr, c’était pas essentiel, je me suis débrouillé sans pendant 7 ans. Grâce aux réseaux sociaux, on ne dépend plus des médias pour la promo… Mais comme on le disait, c’est pas le même plaisir de faire une chronique dans son salon et dans une salle pleine avec les copains à côté.
Vos chroniques, en plus d’être très drôles, sont extrêmement sourcées, factuellement précises, et exhument même quelques infos passées inaperçues. En somme, tout le contraire de certains médias… Quelle est votre méthode de travail ?
P.-E. B. – Avec Arsen, on met beaucoup de temps à se mettre d’accord sur un sujet, puis après, il faut trouver un axe intéressant. On travaille beaucoup en amont, parce que, comme on traite des sujets qui sont clivants, on veut pas dire de conneries pour pas donner raison à ceux qui sont pas d’accord avec nous. Mais une fois qu’on a le sujet et l’axe, c’est assez rapide. On a les mêmes idées politiques et le même humour, alors c’est plus facile.
Malgré cette grande précision, le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a trouvé le moyen de porter plainte contre vous pour une chronique sur les violences policières. Auriez-vous touché à un tabou ultime ?
P.-E. B. – Non, je pense qu’il voulait simplement montrer son soutien à la police, mais ce n’est pas son rôle, c’est celui des syndicats de police. Lui, il est là pour s’occuper des problèmes dont je parle dans la chronique : les violences sexuelles, les violences policières, le racisme systémique… J’espère qu’il lit l’interview, si ça se trouve, personne ne lui avait laissé de fiche de poste.
La Dernière est peut-être la seule émission où l’on peut voir des humoristes ouvertement de gauche, et même qui se gauchisent toujours plus. Est-ce en réaction à d’autres humoristes que vous ne vous privez pas de citer ?
P.-E. B. – Je pense qu’il faut une gauche qui tient un discours de rupture, parce que la fenêtre d’Overton est tellement à droite que si on commence à lisser notre discours, on finira par croire que Bruno Retailleau est républicain et que le PS est de gauche.
Ce qui ne vous empêche pas de critiquer la totalité des hommes et femmes politiques de notre pays. Qu’est-ce qui vous énerve le plus chez eux ?
P.-E. B. – Le simple fait qu’ils soient des hommes politiques justement. Qu’ils trouvent un vrai métier et qu’on laisse le pouvoir aux gens. Il faut vraiment être complètement sociopathe pour vouloir être le chef de tout le monde.
D’ailleurs, vous êtes le seul humoriste à avoir défendu l’abstentionnisme (merci, ça a fait du bien à beaucoup de monde). Avez-vous changé de ligne ?
P.-E. B. – Évidemment, je pense toujours que les élections présidentielles sont biaisées, on peut pas avoir 90% des médias qui appartiennent à des milliardaires et penser qu’ils vont livrer des informations objectives et impartiales aux gens pour qu’ils votent dans leur intérêt. Les médias sont là pour servir et défendre l’ordre et les intérêts bourgeois.
Je sais que ça change rien de voter aux présidentielles, la propagande est trop puissante, mais je vous avoue que de temps en temps, j’y vais. C’est simplement parce que maintenant que j’ai des enfants, je veux pouvoir leur dire que j’ai fait tout ce que je pouvais pour qu’ils grandissent dans un monde pas trop dégueulasse.
Mais on sait très bien que la guerre des classes, elle se gagnera dans la rue.
« C’est mes gauchistes sûrs les Grenoblois !! »
Dans l’une de vos récentes chroniques, des plus galvanisantes, vous appeliez à la révolution en France. Pour le moment, ce n’est pas trop dans l’air du temps, semble-t-il. Quel pourrait être l’élément déclencheur ?
P.-E. B. – C’est pas moi, c’est Gaucho le clown ! C’est un personnage. Vous vous doutez bien que j’aurais jamais fait ça, c’est complètement interdit ! Selon l’article 24 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, appeler à des actes insurrectionnels est passible de 5 ans de prison et 45 000 euros d’amende ! Jamais je ferais ça. Parlons d’autre chose, voulez-vous ?
Vous venez donc jouer près de Grenoble, un vrai repaire de gauchistes (et fier de l’être) ! Quelle image avez-vous de notre ville ?
P.-E. B. – C’est mes gauchistes sûrs les Grenoblois !! Ils n’ont qu’un défaut, ils courent en permanence avec des vêtements techniques à la con et des gourdes de cyclistes grotesques à la ceinture. À part ça, je les aime.
Votre autre actualité, c’est la parution en BD du tome 1 des Chroniques de Saint-Roustan, village imaginaire dont vous racontiez le quotidien, l’an dernier, sur Nova. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’en faire une bande dessinée ?
P.-E. B. – C’est Grégoire Seguin, un éditeur de Delcourt, qui m’a proposé, et il se trouve qu’avec Arsen, on avait toujours eu envie de faire une BD. C’était l’occasion ou jamais, on a été super bien entourés, Relom, Étienne Le Roux, Loïc Chevallier, Damien Geffroy, Drac… Je suis super fier du résultat. J’ai hâte du tome 2 !
Spectacle, chronique, livre, BD, cinéma, YouTube… Vous touchez décidément à tout. Ne manque plus que la musique ou l’art plastique. Un album ou une expo en préparation ?
P.-E. B. – Non, malheureusement, je suis interdit de chant par ma femme, mais je ne lui en veux pas, elle a raison, c’est assez catastrophique. Et pour l’expo, je m’entraîne à dessiner avec mes enfants de deux et quatre ans, mais ils ont un meilleur niveau que moi.
Avec GiedRé, vous organisez également le festival Lol & lalala, mêlant humour et concerts, dans votre petit village d’Anduze. D’où vous est venue l’idée ?
P.-E. B. – C’est venu assez naturellement. Tous les étés, on accueillait les copains à la maison, Thomas VDB, Aymeric, Guillaume… Au bout d’un moment, on leur a dit : « Eh, vous foutez rien, là, vous voudriez pas en profiter pour bosser ? » Et on a eu l’idée d’un festival.
Bien sûr, on est énormément aidés, notamment par Bleu Citron, notre boîte de prod’ qui nous a apporté le soutien et l’expérience des festivals. Sans ça, on aurait du taboulé et des tréteaux, on a appris avec eux comment faire ! Merci à Sophie et Charlotte si jamais elles lisent VRaAC !
Dans ce numéro, nous consacrons un long article à la création jeune public. Ce qui a fait surgir une question : à quoi ressemblerait un spectacle de PEB pour les enfants ?
P.-E. B. – Eh ben contre toute attente, je pense que ce serait assez réussi, j’ai beaucoup de succès avec mes spectacles pour mes enfants à moi. Des prouts, du caca et une touche de propagande marxiste.
Vous êtes-vous autocensuré pendant cette interview ?
P.-E. B. – Juste sur une question ! Parce que je connais bien l’article 24 de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse.
Photo ©ITSADONIS