Événement d’importance dans le milieu skate grenoblois : la Mairie s’apprête à inaugurer le Street Plaza, un skatepark digne de ce nom, élaboré en concertation étroite avec les premiers concernés. De quoi combler les lacunes d’une ville où les (bons) spots ne sont pas nombreux.
/ Par Hugo Verit
Pour terminer un mandat comme il se doit, il est toujours bon d’inaugurer un skatepark. Projet bien visible, bien concret, espace dédié à l’amusement, aux loisirs et à la jeunesse. En bref, une jolie ligne dans un bilan. À quelques mois des élections municipales 2026, les exemples abondent. Le 5 juillet dernier, Moirans dévoilait son nouveau skatepark, Varces lui emboîtait le pas le 30 août avec son aire de glisse Sophie Rodriguez… Et Grenoble s’apprête, quant à elle, à inaugurer le Street Plaza dans quelques semaines. Un véritable événement pour les skaters grenoblois qui clament tous d’une même voix : « Enfin ! »
Enfin, car notre ville manque cruellement de lieux pour la pratique du skate. Laurent, dit « Cho7 », enseigne la discipline au sein de l’asso Alpine Skate Culture basée à la Bifurk. Il constate un déséquilibre entre l’offre et la demande : « Pendant des années, le nombre d’adhérents n’a cessé de progresser chez nous, et aujourd’hui on a entre 900 et 1000 adhérents par an, dont 600 skaters. » Au bowl de la Bifurk, tout en bois et en courbes bien pensées, les pratiquants peuvent se faire plaisir, « mais c’est en intérieur, c’est payant, ce n’est pas vraiment accessible à tous », souligne Laurent.
Si d’autres lieux existent dans la ville, ils ne résistent toutefois pas longtemps à l’exigence de nos protagonistes. Le skatepark du square Silvestri ? « Trop petit, plus adapté à une commune de 5000 habitants », estime Pierre, patron de Concept Board Shop, magasin dédié en centre-ville. Le skatepark des quais, près du square Jean-Macé ? « C’est dépassé, tout en métal, une matière qui se dégrade trop vite », lance Laurent. Les modules de l’Anneau de vitesse ? Fred, qui tenait jusqu’en janvier dernier une autre boutique spécialisée à Grenoble (ABS), les balaie immédiatement d’un revers de planche : « Les obstacles sont pourris, et la rampe, c’est une catastrophe ! C’est fait en dépit du bon sens ! » Seuls trouvaient grâce à leurs yeux les quelques éléments installés sur l’Esplanade juste avant le début des travaux : « Ça c’était vachement bien, peut-être la meilleure chose qu’on ait eue à Grenoble, alors que c’est tout simple et que ça n’a pas coûté cher », sourit Fred. « Pas besoin d’aller chercher plus loin parfois, confirme Pierre. Ce spot-là, on l’aimait tous. » Devant cet engouement, ces modules devraient être intégrés pleinement dans le futur projet d’aménagement de l’Esplanade.
Comme dans la rue
D’ici là, le Street Plaza, inauguré le 8 novembre prochain, sonne comme une libération pour de nombreux pratiquants. D’abord, il s’agira du premier skatepark grenoblois conçu spécifiquement pour la pratique du « street » (autrement dit, le skate dans la rue). L’objectif est donc de reproduire une place avec ses bancs, ses jardinières, ses escaliers, ses rampes, etc. « Notre association, mais aussi d’autres skaters spécialistes de « street », ont été largement associés au projet et ont participé aux discussions avec les architectes. Donc ça devrait être très réussi, conforme aux attentes », explique Laurent de la Bifurk. Pour s’y rendre, direction la Belle Électrique. Le Street Plaza jouxte la salle de concert, le long de la rue des Arts et Métiers d’un côté, et de l’A480 de l’autre. « Il y avait un besoin d’équipements jeunesse dans le quartier Chorier-Berriat. On a aussi voulu profiter de ce lieu car il génère très peu de nuisances vis-à-vis du voisinage. Autour, ce sont essentiellement des bureaux », précise Gilles Namur, adjoint (notamment) aux Espaces publics. Coût de l’opération : 450 000€. « On n’a pas d’objectif chiffré en termes de fréquentation, mais on s’attend à une affluence importante, et pas simplement de la part des Grenoblois. » Pierre, de Concept Board Shop, confirme la hype autour de cette nouvelle infrastructure : « Je regrette même que ce ne soit pas arrivé dès cet été, comme c’était prévu. Maintenant on va tester, en espérant que les modules ne soient pas trop hauts… » Pour Justine, administratrice chez Alpine Skate Culture, ce projet s’inscrit dans un élan global des pouvoirs publics locaux en faveur de la glisse urbaine : « Il y avait un réel retard, c’est vrai, mais il se passe des choses au niveau de l’agglomération depuis cinq ans. On commence à avoir de bons spots : Moirans, Varces, Saint-Égrève, le pumptrack de Vaulnaveys-le-Haut, le petit bowl de Theys… »
« Grenoble n’est pas du tout adaptée au street : les sols sont rugueux et il n’y a pas de grandes places »
Si les politiques semblent désormais plus compréhensifs, les skateurs ont longtemps dû se débrouiller tout seuls afin de pallier le manque d’infrastructures (ou leur mauvaise qualité). C’est toute l’histoire du Bridge 38k, plus communément nommé « le skatepark du pont » sur les berges de l’Isère. Dès 2018, quelques copains investissent « en pirate » ce petit bout de piste cyclable situé sous le pont de la Porte de Savoie pour y construire des modules de skate, sans rien demander à personne. Quelques euros dans une caisse commune, une bétonnière, un groupe électrogène, des margelles de piscine, pas mal de bonne volonté, et c’était parti ! Les mois passent, les courbes prennent forme et les pratiquants affluent, de Grenoble et d’ailleurs : « La pratique du DIY est assez importante dans le skate. Ce type de spot est vraiment pensé par des skateurs pour les skateurs, donc ça plaît beaucoup », affirme Laurent. La réputation du lieu grandit, et remonte aux oreilles de la Mairie qui décide de lui donner un cadre légal : « Notamment pour des problèmes de responsabilité – car le maire était légalement responsable de ce qu’il s’y passait –, on a travaillé avec eux sous forme de chantier ouvert au public. Et chaque année, on réalise un nouveau module avec un budget de 10 000 à 15 000€ par an », témoigne Gilles Namur.
Repenser l’urbanisme ?
D’autres exemples de DIY fleurissent dans la région, parfois discrets (au cimetière de la Tronche, quelques bouts de métal ravissent certains connaisseurs), parfois grandioses comme à Saint-Jean-de-Maurienne, haut lieu de la glisse urbaine. Les skaters façonnent ainsi les villes à leur pratique, afin de conserver ce qui fait le sel de leur discipline : une liberté totale. « J’ai commencé le skate parce qu’il n’y avait pas de prof, pas de règle, pas de limite, au contraire des autres sports », raconte Pierre. Difficile, dans ces conditions, de se contenter des skateparks – espaces fermés, « aseptisés », artificiels. Et ce n’est pas Fred, créateur du magasin ABS ou de la revue Soma, qui nous dira le contraire. S’il se réjouit volontiers du Street Plaza pour l’ensemble des pratiquants, lui rêve plutôt d’un urbanisme qui prenne en compte la pratique du skate : « Grenoble n’est pas du tout adaptée au street : les sols sont rugueux et il n’y a pas de grandes places où ça roule bien, comme l’Hôtel de Ville de Lyon par exemple. Mon rêve, c’est une grande place publique, pensée aussi pour les skaters. On trouve des choses comme ça en Scandinavie, à Copenhague notamment. Ou à Malmö, où il y a carrément des dépliants dédiés au skate à l’office de tourisme. Nous, en France, on reste trop ancrés dans la culture du skatepark… », nous dit-il avant de s’éloigner à vélo, skateboard bien fixé dans le porte-bagages.
Vers le skate inclusif ?
Il aura fallu attendre 2016 pour que le monde du skate connaisse son premier coming out. Dans une interview pour Vice, la star américaine Brian Anderson affirmait tout simplement : « Je suis gay. » Et c’était un événement. Anecdote parmi d’autres qui montre à quel point le skate – tout comme une bonne partie de la glisse urbaine – n’a rien à envier au machisme ambiant. Ce milieu historiquement très masculin fait désormais son examen de conscience et s’ouvre aux femmes, ainsi qu’aux minorités de genre.
Emblématiques de cette petite révolution, des sessions en mixité choisie ont lieu chaque dimanche à la Bifurk, de 13h à 15h : « Ce sont des sessions interdites aux hommes cis. Ça marche très très bien et ça permetune prise de confiance pour beaucoup de personnes qui n’auraient pas oséautrement. Elles profitent de ce créneau pour se construire une expérience, une pratique… Ensuite, c’est beaucoup plus facile de skater dans l’espace public », constate Justine, administratrice d’Alpine Skate Culture. Preuve de son utilité, la fréquentation de cette session est en hausse constante. « On a des super retours. Il y a une communauté qui se forme autour, et qui donne beaucoup de force aux pratiquant.es. »
Toute cette communauté nouvelle peut également se retrouver, une fois par an, à la Chica Chique Sess. Un événement qui fêtera son dixième anniversaire en 2026. « Au départ, c’était un contest de skate féminin. Il y a cinq ans, on l’a fait évoluer pour l’ouvrir aux personnes queer et aux rollers », relate Justine. Et la compétition n’est plus au programme. Conçue comme une célébration de leurs pratiques, cette journée prend la forme d’un « cash for tricks », soit la possibilité de gagner des petits lots ou un peu d’argent pour récompenser une figure, ou simplement la persévérance. « L’idée, c’est de pouvoir récompenser tout le monde ! » Pas de date précise pour le moment, mais cette année, la Chica Chique Sess devrait se tenir fin février prochain.
Photo ©Adrien Motte