Cinéma de quartier

Ugo Simon : « Les critiques sur la police semblent plus audibles aujourd’hui »

Votre documentaire Frères aborde de front le sujet des violences policières. Qu’est-ce qui vous a amené à travailler sur cette thématique ?

Ça fait longtemps que le sujet de la police me préoccupe, j’ai même l’impression que je me suis un peu politisé par cette question-là. J’ai grandi à Porte de Saint-Ouen, un quartier plutôt populaire du nord de Paris et, en 2005, moi et mes potes (qui étaient majoritairement des non-blancs) avons été marqués par le meurtre de Zyed et Bouna à Clichy-sous-Bois. Ils avaient à peu près le même âge que nous et il y avait un sentiment d’identification très fort. À 12-13 ans, j’ai donc commencé à réaliser que quelque chose n’allait pas avec la police. Et puis, au collège, avec mes amis, on se faisait contrôler. J’ai le souvenir, à 13 ans, d’être resté une heure contre un mur, de manière très humiliante, comme ça, en bas de chez moi. Donc ça vient de là. Et par la suite, j’ai conscientisé et réfléchi cette question plus en profondeur, par mon expérience de militant, mais aussi par mes lectures.

Le film suit trois hommes, Mahamadou, Diané et Farid, qui ont chacun perdu un frère suite à des violences policières et se battent en première ligne pour obtenir justice. Comment les avez-vous rencontrés ?

Ma seule certitude à l’époque, c’était que je voulais faire un film sur la police. C’était juste après la fin du mouvement des Gilets jaunes et j’avais un sentiment de ras-le-bol, d’overdose, de voir circuler autant d’images de violences policières sur les réseaux. Même s’il faut les dénoncer et qu’il n’y a pas meilleur moyen que de les montrer pour le faire, je sentais qu’il y avait un truc de l’ordre de la violence dans le simple fait de partager ces images. Je voulais faire un film qui se pose cette question : c’est quoi montrer la violence ? Comment on fait avec ces images ? Mais ça restait très théorique. Et en 2020, en allant à un événement militant à l’appel de la famille de Lamine Dieng [tué par la police lors d’une interpellation en 2007, ndlr], j’ai vu Farid, Mahamadou et Diané prendre la parole. Ce qui m’a interpellé tout de suite, c’est que chacun de leurs frères s’était fait assassiner devant ou à côté de caméras de vidéosurveillance – des images auxquelles ils n’ont jamais eu accès. Cette absence d’images venait rejoindre mes réflexions sur le trop-plein d’images de violence. Ça m’a décidé à les rencontrer.

C’est aussi leur rôle de frère qui est souligné dans le film (jusque dans son titre). Pourquoi cet angle en particulier ?

Les figures qui sont mises en avant, y compris à gauche, sont souvent des figures de sœurs. Plus rares, voire inexistantes, sont les figures de frères identifiées médiatiquement. Je ne dis pas ça pour dire que ce n’est pas bien que les sœurs soient connues bien sûr, on a besoin de figures inspirantes et charismatiques comme Assa Traoré par exemple, mais il est vrai que les figures de frères sont plus absentes. Donc j’ai tiré ce fil. Ce qui m’a touché chez Farid, Mahamadou et Diané, c’était qu’ils avaient tous les trois conscience que ça aurait pu être eux à la place de leur frère, car l’immense majorité des personnes tuées par la police sont des hommes. Ils ont donc un rapport au deuil d’autant plus compliqué qu’eux-mêmes ont été victimes a minima de harcèlement policier dans leur jeunesse.

Oui, Diané parle du sentiment de culpabilité d’être encore en vie…

Ce que j’ai compris avec eux, c’est que ça commence par de la culpabilité, puis ça devient de la responsabilité. Défendre leur frère est une mission qui leur tombe dessus et qu’il faut assumer, avec une dimension quasiment spirituelle.

En regardant Frères, on se rend compte qu’il est finalement peu fréquent d’entendre l’entourage des victimes parler longuement et posément face caméra…

Je pense que le cinéma permet justement d’aller au-delà des discours militants qu’on a l’habitude d’entendre sur les réseaux sociaux des comités de soutien ou dans les médias. C’est-à-dire des discours qui sont très factuels, avec des statistiques, etc. C’est un travail nécessaire évidemment, mais les gens qui militent sont aussi des humains, traversés par des émotions, des réflexions. C’est cela que j’ai voulu sonder : quelque chose qui est de l’ordre de l’intimité.

La parole des victimes de violences policières semble souvent ne pas faire le poids face à celle des institutions (police, tribunaux…). Le cinéma permet-il aussi de réparer une injustice ?

Je ne suis pas toujours à l’aise avec le terme de « réparation », qu’on utilise beaucoup aujourd’hui. Ce film n’a rien réparé ni même consolé chez eux. En revanche, le cinéma peut servir à mettre en commun des choses avec le spectateur, en l’occurrence des émotions – de la tristesse, de la colère face à l’injustice et, j’espère, un désir de changement. Par ailleurs, le cinéma permet de rappeler qu’on peut écouter quelqu’un pendant dix minutes sans s’ennuyer. C’est une manière d’élargir la perception qu’on peut avoir des formes audiovisuelles.

Les images apparaissent cruciales dans les affaires de violences policières. Les citoyens documentent ces violences en manif avec leur smartphone et, à l’inverse, les autorités refusent de montrer certaines images de vidéosurveillance. Que vous inspire ce constat ?

Depuis ce film, j’ai commencé une thèse sur la question de la justice au cinéma : comment un film peut rendre justice ? Et dans ce cadre-là, j’ai interviewé le vice-procureur de Seine-Saint-Denis, car certains articles disaient qu’il n’était pas tendre avec les policiers. Il m’a dit que s’il n’avait pas d’images, il ne pouvait pas instruire le dossier, parce que ça devient parole contre parole, et que la parole d’un policier étant assermentée, elle pèse plus fort que celle d’un banal citoyen. Cela est assez indiscutable d’un point de vue purement juridique, mais d’un point de vue éthique, ça l’est. Car c’est tout de même un problème de se dire qu’il faudrait absolument voir quelque chose, avoir une image de quelque chose, pour croire que ça existe…

Avec le mouvement lycéen, puis les dernières manifestations d’octobre dans lesquelles résonnaient de nombreux slogans critiques envers la police, on a l’impression que les gens sont plus à même de croire aux violences policières qu’il y a quelques années. Qu’en pensez-vous ?

Entre le moment où j’ai commencé le film et aujourd’hui, j’ai le sentiment que les discours critiques sur la police se sont déployés en France et qu’ils sont devenus plus audibles. Tout le monde semble désormais à peu près conscient qu’il y a un vrai problème avec l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), avec le recrutement, avec les ordres qui leur sont donnés (cette insistance sur les statistiques qu’ils doivent remplir chaque mois en termes d’opérations, de contrôles, etc.) qui les poussent à agir d’une certaine manière. Ce dont je suis convaincu, c’est que le problème est vraiment structurel, il ne s’agit pas d’individus qui seraient fondamentalement malveillants. Malheureusement, on voit aussi que les policiers se radicalisent de leur côté et qu’ils se vivent de plus en plus comme une « forteresse assiégée » pour reprendre une formule du militant Maurice Rajsfus. Mais en tout cas, certains discours critiques des violences policières sont aujourd’hui tenus sur des plateaux de médias mainstream, alors qu’ils étaient plus rares il y a dix ans.

Quels sont vos projets en cours ?

Je suis pas mal occupé par ma thèse de recherche création dont je parlais plus haut. Cela donnera lieu à un travail écrit, mais aussi à un film consacré à un phénomène médiéval du nord de l’Italie entre le XIIe et le XVIe siècle : les peintures infamantes. C’était une peine de justice, appliquée à des personnes condamnées pour trahison, qui consistait à peindre les gens sur les murs de bâtiments publics de la ville, la plupart du temps pendus par les pieds.
Sinon, je viens de terminer mon premier long-métrage qui s’intéresse à une histoire criminelle récente, celle d’un homme qui était surnommé dans la presse « le tueur de DRH ». Je ne l’ai pas encore montré, on a tout juste commencé à l’envoyer à certains festivals.

Photo © Pauline Lamy

CINéMA DE QUARTIER

Du lundi 30 novembre au samedi 5 décembre

Divers lieux (Grenoble)

Gratuit

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