Petite révolution pour le Centre des arts du récit en cette rentrée. L’association vient de s’installer au Théâtre Prémol et se dote donc d’un plateau pour la première fois de son histoire. Avec sa directrice, Stéphène Jourdain, on est bien sûr revenu sur les polémiques, mais on a surtout discuté du présent et de l’avenir.
/ Par Hugo Verit
Ça y est, vous êtes donc installée au Théâtre Prémol depuis le 3 septembre. Un jalon très important dans l’histoire des Arts du récit. Avant de parler du présent, pouvez-vous nous faire un petit historique ?
Stéphène Jourdain – L’idée du Centre des arts du récit est née au début des années 1980, grâce à des directeurs de MJC et directrices de bibliothèque. C’était au moment du renouveau du conte. Un peu comme le renouveau du baroque en musique classique, cette forme a réémergé, des artistes s’en sont emparés et ont défendu le conte comme un art à part entière. Un art qui avait toute sa place. Du coup, ils ont eu l’idée de faire un festival, la Semaine du conte, en 1986, pour mettre en avant cette forme artistique, mais aussi parce que l’oralité a de multiples bénéfices, notamment en termes d’éducation populaire. Le festival a bien marché, donc il a été pérennisé, et au fur et à mesure, ils ont développé des actions de médiation, de formation… Tout cela s’est structuré au fil du temps. Henri Touati a porté le projet jusqu’en 2014, puis il a intronisé Martine Carpentier, et moi j’ai pris la suite en 2021. Aujourd’hui, le Centre des arts du récit, c’est de l’aide à la création, une programmation (le festival bien sûr, et une saison qui était jusqu’alors uniquement décentralisée dans d’autres salles du territoire), de l’action culturelle auprès de la petite enfance, des préadolescents, des lycéens professionnels et des adultes alophones, ainsi que de la formation.
Mais jusqu’à présent, vous n’aviez pas de théâtre, pas de plateau à vous. C’est tout l’enjeu de votre installation à Prémol. Installation qui – évoquons-le d’emblée – fut précédée d’une longue polémique liée à la décision de la ville de Grenoble, en 2024, de retirer la gestion du théâtre à l’association qui pilotait les lieux depuis 30 ans, la MJC Prémol. Tout cela a fait l’objet de nombreux articles de presse et de quelques sorties politiques, Alain Carignon en tête. Aujourd’hui, que souhaitez-vous répondre à cela ?
S.J. – J’aimerais d’abord retracer l’historique car beaucoup de choses ont été dites ou écrites qui n’étaient pas tout à fait exactes. En septembre 2023, nous avons été contactés de manière informelle par la Ville pour savoir si nous étions toujours intéressés par un lieu. Mais rien d’officiel. La proposition officielle de la ville de Grenoble est arrivée début juillet 2024. Or, entre ces deux dates, il y a eu énormément d’articles qui disaient pas mal de choses erronées, et notamment qu’on avait déjà prévu d’arriver à Prémol. C’était donc faux. D’autant que Les Arts du récit sont une association, c’est au conseil d’administration de prendre la décision. Et celle-ci est intervenue le 18 décembre 2024. Entre-temps, il y avait encore des articles qui disaient qu’on arrivait à Prémol en janvier 2025… Pendant toute cette période, on a choisi de ne pas s’exprimer car cela ne servait à rien d’alimenter la machine.
Mais le fait est que Les Arts du récit n’ont pas choisi que la Ville de Grenoble leur fasse une proposition… Moi, ce que j’ai compris, c’est que la Ville souhaitait reprendre ce théâtre pour le confier à un acteur, non pas socio-culturel, mais artistique. En suivant les modèles positifs des Détours de Babel quartier de l’Alma ou de l’Espace 600 à la Villeneuve. C’est comme ça que je l’ai perçu.
Dans ce contexte, comment avez-vous anticipé votre arrivée dans le quartier ?
S.J. – Dès qu’on a eu le feu vert du conseil d’administration, on a rencontré tous les partenaires du quartier. Élise, notre chargée d’action culturelle, aidée par notre stagiaire Salomé, a fait un travail formidable. À ce jour, il n’y a que le dojo qu’on n’a pas encore rencontré. On a aussi organisé une dizaine d’événements dans le quartier pendant le dernier festival : des représentations scolaires dans les écoles et au collège, des ateliers avec les enfants, une soirée en plein air, un barbecue avec le club de foot, etc.
Alors tout se passe bien ?
S.J. – Il faudra leur demander, mais nous, en tout cas, on a l’impression que les habitants sont plutôt contents de voir un nouvel acteur arriver. On a été très bien accueillis et on les en remercie.
D’autant que vous avez prévu de travailler avec le quartier…
S.J. – Notre installation au Théâtre Prémol nous permet de réaliser pleinement notre vocation d’éducation populaire. On a déjà l’habitude de travailler avec des partenaires comme les Maisons des habitants, les crèches, les écoles… Et là, on a tout dans une proximité immédiate. Ça nous donne la possibilité de faire des choses au long cours très participatives. Et puis, on a une maison où on peut recevoir les gens ! L’idée, c’est que les habitants s’emparent du théâtre, et tout est imaginable : un café-comptine pour les mamans un mercredi par mois, une scène ouverte aux conteurs amateurs… Faire en sorte que le quartier se sente chez lui au Théâtre Prémol, c’est un premier enjeu. Ensuite, on doit aussi œuvrer pour que les Grenoblois, les Métropolitains, les Isérois viennent dans ce quartier, qui n’est pas forcément bien identifié, et dans ce théâtre.
« L’idée, c’est que les habitants s’emparent du théâtre, et tout est imaginable. »
Vous avez donc votre propre plateau désormais. Qu’est-ce que cela change pour vous ?
S.J. – D’abord en termes d’aide à la création, l’impact est maximal puisque l’on va pouvoir accueillir des résidences chez nous, sans avoir à trouver d’autres salles, ce qui était jusqu’alors notre gageure. Et puis, comme on n’avait pas de scène, on s’inscrivait plutôt au début de la dynamique de création, on accueillait des résidences d’écriture. Aujourd’hui, avec un plateau, – et il n’y en a pas tant que ça dans le domaine de l’art du récit – on va se situer aussi à la fin du cycle de création. La chance pour Grenoble, c’est qu’on va avoir beaucoup d’avant-premières. Cette saison, on accueille 13 résidences !
Cela va aussi nous aider pour la formation, qui est un point important puisque, dans le domaine du récit, il n’y a pas de système d’éducation comme il peut y en avoir en théâtre ou en danse. On va donc lancer un cursus long d’une dizaine de sessions, qui pourra avoir lieu en semaine, avec un accompagnement au plateau. Cela change aussi beaucoup de choses pour notre programmation. Ça me permet de prendre plus de risques, d’accueillir des projets que les théâtres n’accueilleraient pas forcément, des projets moins théâtralisés, mais qui ont quand même besoin d’un plateau… Je vais ainsi avoir la possibilité de saisir des opportunités.
Pas de formation, peu de lieux, des spectacles qui n’ont pas toujours leur place dans les théâtres classiques… Ce qu’on appelle le récit, en tant qu’art, est finalement très méconnu. Comment le définiriez-vous ?
S.J. – L’art du récit, c’est l’art de raconter des histoires. Non pas de les lire à voix haute, ni de les jouer – il ne s’agit pas d’interpréter un rôle – mais bien de les raconter. Par exemple, il y a une différence entre jouer Don Quichotte et raconter Don Quichotte, ce n’ est pas du tout pareil. En ce qui concerne la forme, c’est une écriture orale qui s’apparente à une carte géographique. J’utilise toujours une image pour l’expliquer, celle des arrêts de bus. Tu sais qu’à tel arrêt de bus, tu retrouves tel personnage ou tel événement. Et entre les deux, tu racontes comme tu veux. Du coup, sur scène, cela devient un exercice qui se situe entre la mémorisation et l’improvisation. Avec une adaptation permanente en fonction de l’ici et du maintenant, de l’humeur de l’artiste, du public et de ses réactions. Par exemple, si un téléphone sonne dans la salle, Marien Tillet, qui est un conteur du récit très contemporain, il ne va pas faire comme si ça n’existait pas. Car l’autre spécificité du récit, c’est que c’est un art de la relation. On parle d’adresse directe avec le public. Par ailleurs, dans ce type de spectacle, on ne montre rien au spectacteur, il doit lui-même se faire ses images, son cinéma. Même lorsqu’on utilise de la vidéo, ça n’est jamais pour montrer ce que l’on raconte. Enfin, c’est un domaine où les artistes sont à la fois auteurs et interprètes de leur propre parole.
Et cela ne se limite pas aux contes ?
S.J. – Non. Il y a un répertoire classique : les contes, mythes, légendes, épopées… Mais aussi un répertoire contemporain qui se compose de récits de vie, de collectage de paroles, de faits divers historiques, ou même d’inspirations cinématographiques, comme c’est le cas dans Thelma, Louise et nous qui sera joué cette année en inauguration du festival dans notre théâtre.
Justement, pouvez-vous nous dire quelques mots de cette première saison à Prémol ?
S.J. – Ça va commencer par un week-end de lancement, entièrement gratuit, les 10 et 11 octobre, avec toute une série d’événements sur le thème de Babel : un apéro conté, un spectacle de Rachid Bouali qui raconte la cité dans laquelle il a grandi, des ateliers, un concert-récit… Ensuite, s’il faut citer quelques dates, je dirais Moby Dick, car c’est le premier de la saison, En forme, un spectacle très particulier qui fait la part belle au langage visuel et Dérive, une réinterprétation de l’Odyssée, un vrai pari pour moi.
Photo ©DR