Chaque année, à partir d’avril, un phénomène singulier teinte de rouge les névés des massifs alpins. Cette “neige sanglante”, sujet de l’actuelle exposition du Muséum de Grenoble, livre aujourd’hui ses secrets sous l’impulsion de chercheurs grenoblois. Spoiler : ce n’est pas du sable du Sahara.
/ Par Jérémy Tronc
Si le phénomène des neiges rouges est observé depuis l’Antiquité, l’identité précise de son acteur principal n’a été établie qu’en 2019 par le consortium de laboratoires français Alpalga. Grâce au séquençage génétique, les chercheurs ont pu découvrir qu’il s’agissait d’une algue héritée de l’ère glaciaire. Son nom : Sanguina nivaloides. Son cycle de vie est une prouesse d’adaptation : présente toute l’année dans le sol, elle survit en hiver protégée du gel par l’épaisse couche de neige qui maintient la température proche de 0 °C. Au printemps, dès que la neige entame sa fonte et se gorge d’eau liquide, les cellules utilisent deux flagelles pour “nager” vers la surface. Parfois, des taches rouges et dispersées apparaissent, ce sont ces fameux amas d’algues microscopiques, que l’on appelle aussi blooms d’algues.
Le bloom : une stratégie de survie
Le terme de bloom ne désigne pas l’algue elle-même, mais sa prolifération massive. Pour Sanguina nivaloides, ce comportement collectif constitue une réponse adaptative face à un stress environnemental intense. « Lorsqu’un stress existe, certaines espèces se mettent à proliférer, ce qui leur donne un avantage collectif. Les quelques survivants vont permettre leur perpétuation au cours du temps », explique Éric Maréchal, directeur du laboratoire de physiologie cellulaire et végétale à Grenoble et coordinateur d’Alpalga. Une fois exposée à la lumière intense des sommets, l’algue, initialement verte, se teinte de rouge. Cette pigmentation (composée de caroténoïdes aux propriétés antioxydantes) agit comme un bouclier contre le rayonnement ultraviolet. « Cela permet à l’algue de protéger son appareil photosynthétique et l’intégrité de sa cellule. » Ce faisant, elle modifie l’albédo de la neige (sa capacité de réflexion) : en absorbant davantage de chaleur, elle accélère localement la fonte, créant ainsi l’eau liquide nécessaire à son développement.
Un écosystème menacé
Bien que ces blooms ne concernent que moins de 2 % de la surface alpine au-dessus de 1 800 mètres, l’algue joue un rôle de pionnière. En produisant de la matière organique, elle transforme un milieu vierge en un écosystème propice aux bactéries et aux champignons. Mais ce patrimoine est menacé par le raccourcissement des saisons d’enneigement dû au réchauffement climatique. « C’est une forme de montagne qui est en train de disparaître. On a un devoir de documenter ce qui se passe sur la planète, de façon presque aveugle, pour que nos successeurs puissent analyser ces données et percer les mystères qui demeurent », conclut le chercheur.
Où observer l’algue rouge près d’ici ?
Pour croiser Sanguina nivaloides, il faut privilégier les altitudes supérieures à 2 000 mètres, surtout entre juin et juillet. Le massif de l’Oisans reste le secteur le plus propice. La face sud-est sous le Taillefer, et les pourtours des lacs des Rousses et de la Fare sont également des sites d’observation de choix. Alpalga met aussi à disposition une cartographie interactive sur son site internet. Fondée sur les données des satellites, elle recense les « gros » blooms (plus de 100 m²) visibles chaque année.
Photo © Reynold Legrand