Des histoires aussi bien intimes que sociétales ou historiques ; des contes, et pas que pour les petits ; des formes hybrides de spectacle… Pour sa 39e édition, le Festival des arts du récit voit comme chaque année grand dans toute l’agglo et au-delà. Zoom sur trois propositions passionnantes.
/ Par Aurélien Martinez
Pourtant, que la montagne est cruelle
Il était une fois, au printemps 1970 au Pakistan, des alpinistes bien décidés à se lancer à l’assaut du Nanga Parbat, sommet de 8 125 mètres de la chaîne himalayenne. « Qui d’entre nous y croit encore ? » se demande pourtant très vite l’un d’entre eux au moment où le mauvais temps les contraint à rebrousser chemin. Le jeune Italien de langue allemande Reinhold Messner, qui n’était pas encore la légende de la montagne qu’il est aujourd’hui (il est le premier homme à avoir gravi les quatorze sommets de plus de 8 000 mètres dans le monde), ne veut, lui, pas abandonner et part là-haut relever le défi. C’est cette aventure incroyable que la compagnie suisse Jusqu’à m’y fondre raconte sur scène dans le spectacle choral Versant Rupal, du nom de la voie la plus difficile du Nanga Parbat.
Pour ce faire, l’autrice et comédienne Mali Van Valenberg s’est littéralement installée dans la tête de son héros pour livrer un texte non pas tant sur l’exploit que sur ce que la nature humaine peut (ou non) endurer. Dans une scénographie légère tout en suggestions, les différents interprètes, accompagnés d’un percussionniste, embarquent le public dans les pas de Reinhold Messner, de son obstination, de ses souffrances (« ma peau brûle alors qu’il fait en dessous de zéro »)… et de son frère, qui l’a finalement rejoint. Un récit captivant qui, une fois délivré, donne envie de tout lire sur cette histoire mythique et la polémique qui a suivi.
Versant Rupal
Sam. 23 mai à 20h
TMG – Grand théâtre
De 5€ à 16€
Piensa en mí
Il était une fois, au siècle dernier en Espagne, une famille aux prises avec la guerre civile puis la dictature franquiste. « Voilà plus de cinquante ans, dans un petit village de Castille, Pepe, mon grand-père, a tué Maria, ma grand-mère. Je l’ai appris bien des années plus tard, presque par hasard. » Sur scène, avec sa complice Lisa Peyron, Daniel Olmos, ancien avocat devenu comédien, raconte la vie de ses aïeux, en multipliant habilement les points de vue, et en s’intéressant à Maria, dont le duo ne sait aujourd’hui pas grand-chose, à regret. Mais la magie du théâtre est là pour redonner vie à l’oubliée, l’invisibilisée…
Autour d’un imposant bureau riche en tiroirs et donc en secrets potentiels, le couple binational use de tout un tas de fournitures (post-it, agrafes, scotch…) pour, façon théâtre d’objets, remonter le fil de l’histoire familiale comme celui de la grande histoire. L’horreur de la guerre civile est ainsi illustrée avec des crayons à papier rouges et bleus, pour les deux camps, avant que des multicolores ne symbolisent les innombrables victimes regroupées dans des fosses communes. Glaçant. Un spectacle fort, et par moments drôle, pour littéralement ne plus mettre sous le tapis ce que la société espère cacher, oublier…
Viva !
Mar. 26 mai à 20h
Espace culturel René-Proby (Saint-Martin-d’Hères)
De 6€ à 17€
Beau parleur
Il était une fois, de nos jours à Paris, un comédien qui a délibérément choisi de perdre son accent méridional pour se fondre dans le moule comme la société le lui a implicitement demandé. « Tu parles pointu », lui a un jour reproché son grand-père, resté dans le Sud. Pour ce dernier, son petit-fils a pris l’accent de Paris, et surtout la façon de causer de celles et ceux qui ne pensent pas avoir d’accent. Et si c’était vrai ? Benjamin Tholozan, le petit-fils en question, en est alors convaincu, il tient là le sujet d’un spectacle de théâtre.
Le voilà aujourd’hui sur le plateau accompagné d’un musicien pour donner vie à plusieurs personnages afin d’illustrer son récit – en plus de généreusement abreuver une partie du public de pastis lors de l’entrée en salle. Et le voilà, par ricochet, en train de tisser des liens entre ses racines familiales, intimes (le patois provençal est « une langue qui disparaît un peu plus avec » son grand-père, décédé depuis), et la France, « histoire de territoires, de violence et de sang » (notamment lorsqu’il s’est agit de politique linguistique afin d’éradiquer ce qui était vu comme des patois) dans un geste aussi intelligemment documenté que malicieux dans la forme qu’il a tout bonnement titré… Parler pointu !
Parler pointu
Mer. 27 mai à 19h30
L’’Ilyade (Seyssinet-Pariset)
De 12€ à 18€
Mais aussi
Huit jours de festival, 66 propositions entre « récit de vie, théâtre documentaire ou fait historique, conte merveilleux ou mythe éternel, concert-récit ou atelier comptines, à l’heure du café, du brunch, de l’apéro » : la nouvelle édition des Arts du récit reste dans la lignée des précédentes, tout en impulsant quelques changements. Le principal sera la soirée d’ouverture, organisée cette fois non pas dans un lieu partenaire, mais au Théâtre Prémol, là où le Centre des arts du récit est installé depuis septembre. Ce sera avec un spectacle qui, sur le papier, nous donne envie : Thelma, Louise et Nous du collectif Le Bleu d’Armand, sur deux comédiennes qui « tissent des liens entre elles-mêmes et les héroïnes emblématiques du road-movie » de Ridley Scott.
« Autre particularité de cette édition : neuf spectacles accueillis sont des créations 2026 et 75 % des artistes invité(e)s le sont pour la première fois », écrit dans son édito l’équipe du festival dirigée par Stéphène Jourdain. Façon de montrer, une fois de plus, que les arts du récit ne sont pas figés mais plutôt en perpétuel mouvement.
Photo © Blokaus808