Le Musée de Grenoble vient d’ouvrir deux expositions dont le dénominateur commun est la photographie. Celle de l’ailleurs et de l’humain avec Bernard Descamps et celle des montagnes comme lieu de ressource et d’inspiration avec Charlotte Perriand. Un double programme aussi varié qu’alléchant.
/ Par Benjamin Bardinet
On a beau être parfois un peu sur nos gardes face à ce qu’on peut rapidement qualifier de « photographies de voyages », il est difficile de ne pas être subjugué par celles dont Bernard Descamps a fait don au Musée de Grenoble. Ici, chaque image semble résulter de la rencontre furtive de la lumière, du sujet et de l’œil du photographe ; et surtout, aucune d’entre elles ne sombre dans le cliché attendu ou le stéréotype éculé. Ainsi, bercé par de somptueuses photographies en noir et blanc, le visiteur avance dans l’exposition ponctuellement arrêté par une image saisissante : à Madagascar, voiles et mâts de bateaux de pêche opèrent de surprenantes découpes, au Mali un berger peul dont les tissus sont emportés par les vents déborde du cadre de l’image, plus loin (au Mali toujours), empli de nuages cotonneux, un ciel crépusculaire se reflète dans un fleuve qui apparaît comme une bande sur laquelle se découpent en ombres chinoises les silhouettes d’un troupeau de bovins venus se désaltérer… Et ainsi de suite en Inde, dans un jardin zen au Japon, dans les ciels constellés d’oiseaux ou dans les forêts européennes. Car si ici exotisme il y a, c’est surtout dans l’œil du photographe.
Perriand sur la falaise
Escalade nerveuse, marche dynamique et repos au bord d’un lac d’altitude… avec cette introduction regroupant une série de portraits en action de Charlotte Perriand, la seconde exposition permet d’emblée de se faire une idée du fort tempérament de cette figure singulière de la modernité, créatrice touche-à-tout, architecte, designeuse et photographe donc… Née à Paris en 1903 et issue d’une famille savoyarde, Charlotte Perriand n’a jamais cessé d’entretenir un lien fort avec l’environnement montagnard. Elle y puise visiblement une part de son énergie hors du commun et y trouve de nombreuses inspirations formelles. C’est d’ailleurs un peu l’enjeu de cette exposition qui fait dialoguer ses photographies de montagne (donation faite par les archives Charlotte Perriand au Musée de Grenoble) et des pièces de mobilier qu’elle a créées, souvent pour des habitats montagnards.
Ce qui frappe dans ses images, c’est que tout semble matière, texture et tensions (que le grain dû au choix du tirage en grand format ne fait qu’amplifier). Les roches semblent percer les glaces, les glaciers sont lacérés de craquelures et de fissures, tandis que la neige, jamais immaculée (on n’est pas chez les Tairraz), ne semble être que matière et densité.
Une densité que l’on retrouve dans les créations de Charlotte Perriand qui ponctuent le parcours, et tout particulièrement dans ses pièces de petit mobilier qui concilient sobriété et rusticité. Rusticité qui fait écho aux quelques photographies qu’elle prend des habitats vernaculaires et des mobiliers de fortune conçus avec les matériaux et les outils que les bergers trouvent à portée de main. Car Charlotte Perriand a cette particularité d’incarner une modernité qui ne se détourne pas d’un attachement sensible aux territoires – ce dont témoigne avec brio l’exposition.
Photo © Bernard Descamps