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Risques financiers, fatigue, entraide et bouche-à-oreille : les compagnies grenobloises nous racontent leur Off d'Avignon

Ô Avignon, mon bel Avignon. Au mois de juillet, le Off du festival éponyme est organisé dans la cité des papes. Un événement qui investit pleinement les rues de la ville : entre les affiches placardées sur chaque centimètre disponible et les comédien·nes internationaux en représentation sur la place publique, impossible de le manquer. Parmi les 1400 compagnies présentes, certaines sont grenobloises et viennent pour la première ou la sixième fois, avec une même pensée en tête : « Avignon c’est un rêve. » David Meunier s’apprête à le réaliser cet été. Il est metteur en scène de la compagnie Comme une étincelle, spécialisée jeune public et programmée dans l’un des lieux dédiés à la jeunesse : la Cour du spectateur. Un avantage qui lui garantit – non pas le succès – mais une certaine visibilité, car les programmateur·ices sont nombreux à fréquenter ces scènes bien identifiées, à la recherche de propositions pour leur théâtre. Un luxe rare dans la folie surpeuplée d’Avignon (nous y reviendrons). Autre bienfait de jouer dans un lieu conventionné jeune public : « Les frais engendrés sont moindres », explique le chorégraphe Sylvère Lamotte de la compagnie Lamento, programmée au Totem (autre scène jeunesse reconnue) cette année. « Au lieu de payer 25 000€, on paye 3 500€. » Un rabais rendu possible par la création d’un collectif, propre aux espaces jeunesse. Dix-huit troupes se partagent ainsi la Cour du spectateur, mutualisant les frais et n’hésitant pas à s’entraider sur « la billetterie, le bar, l’accueil, l’installation des décors, la promotion… », énumère David Meunier avec enthousiasme. 

Cependant, l’expérience s’avère différente pour les équipes non jeune public, qui ne bénéficient pas des mêmes avantages. « Il y a beaucoup de théâtres qui apparaissent pendant le festival, dans des endroits plus ou moins aménagés, et qui disparaissent ensuite », affirme Aurélie Derbier, directrice artistique du Contre PoinG. En 2025, sa compagnie se produit à La Scierie, tiers-lieu permanent qui peut accueillir une cinquantaine de personnes. Une scène connue des programmateurs et des habitués qui lui a permis de jouer à guichet fermé quasiment tous les soirs, lors de ses 19 représentations. « On a vu la différence avec Macbeth (première pièce présentée par la compagnie à Avignon en 2022, ndlr), qu’on ne jouait pas dans une salle repérée. Il y avait quelques programmateurs, mais beaucoup moins. » Pas forcément de quoi rentabiliser le tarif de la salle, calculé en fonction du nombre de sièges. Le coût d’un fauteuil tourne généralement autour de 100€ hors taxes, alors « plus la jauge de la salle est importante, plus la location est chère. Pour Macbeth, c’était une jauge de 130 personnes, on en a eu pour 17 000€ en tout ».   

À ce prix-là, les équipes artistiques espèrent activer le bouche-à-oreille, indispensable pour faire connaître un spectacle. Présente à Avignon l’an passé, la compagnie L’Oreille en friche n’a pas vécu une expérience très concluante : « Notre spectacle Princesse Poison a beaucoup plu, mais on n’a pas réussi à enclencher le bouche-à-oreille. Donc on a tourné avec une assez petite jauge et on n’a pas vu énormément de professionnels non plus », explique Florent Briqué, le directeur artistique. Selon lui, l’erreur fut de se rendre à Avignon avec une création, qui n’avait par définition jamais tourné. Car avant d’arriver dans l’antre du festival, les spectateurs consultent les critiques presse : « Il y a beaucoup de gens qui viennent en ayant prévu leur programme, avec des spectacles dont ils ont déjà entendu parler. » À l’inverse, Comment attraper une étoile, spectacle présenté cette année par la cie Comme une étincelle, est bien rodé. Après de nombreuses dates en France et même au Canada, il était temps pour eux de passer par le festival, dans l’optique de confirmer ce succès. 

Un gouffre financier

Aussi belle soit l’expérience, Avignon est souvent qualifié de « gouffre financier » pour les compagnies. Avant même de réfléchir au Off, il est impératif de pouvoir compter sur une structure solide afin d’assurer sa stabilité économique après le festival. Comme une étincelle s’y rend pour la première fois en 2026, soit quinze ans après sa création : « Il faut de la trésorerie, parce que c’est vrai qu’on y va à perte, affirme David Meunier. Il faut y aller quand on est prêt, pas à l’arrache. Il y a beaucoup de compagnies qui mettent la clé sous la porte après Avignon ou qui ont de la difficulté à s’en remettre. »  Car outre le coût de la salle (on a pu voir qu’il peut être élevé), il faut aussi couvrir le déplacement, le salaire des techniciens et artistes, le logement, la nourriture, la promotion du spectacle… et parfois les imprévus. Lors d’un passage à Avignon, le décor de la compagnie Lamento n’était pas conforme aux normes de la commission de sécurité des pompiers. Soit 1000€ de frais en plus à la veille de la première. Un chiffre qui n’a rien d’anodin lorsque l’on doit encore sortir les salaires des comédiens. L’an dernier, les membres de L’Oreille en friche étaient payés entre 175 et 185€ brut. « Donc tu multiplies par cinq personnes et par 19 représentations. » Et le logement ? Aurélie Derbier (Contre PoinG) nous précise qu’avec une grande équipe, cela coûtait environ 4000€ : « Du coup, se nourrir devient quasiment accessoire. Donc on mange végé et on fait les courses à Lidl ».

En Auvergne-Rhône-Alpes, peu d’aides sont proposées aux compagnies : « Le Département est le seul qui soutient la création et la diffusion. C’est vraiment appréciable », reprend Aurélie Derbier, dont la compagnie a bénéficié d’un soutien départemental lors de ses deux passages à Avignon. Les troupes peuvent cependant demander d’autres subventions, notamment celles de la Société de perception et de distribution des droits des artistes-interprètes (Spedidam), sur la diffusion et la création, et du Fonpeps (porté par le ministère de la Culture), plus particulièrement pour les spectacles diffusés dans des salles à petites jauges. En complément, elles ont parfois recours au crowdfunding.

Malgré les aides à disposition, toutes les compagnies s’accordent pour dire que ce n’est pas suffisant : « Avignon n’est pas un modèle économique qui fonctionne », résume Florent Briqué de L’Oreille en friche. Pour Sylvère Lamotte, « d’ici, deux, trois ans, Avignon existera autrement. Il faudra une grande réflexion pour que les artistes cessent d’être lésés ». Après la représentation, les troupes récupèrent la billetterie, mais le bénéfice reste faible : « La place est à 15€. Donc avec 19 représentationssi tu fais un calcul très simple, ça ne marche pas, même en étant complet tous les soirs », constate Aurélie Derbier.

Maintenir le moral des troupes

Le Off d’Avignon, c’est surtout trois semaines de jeu devant un public, pendant six jours continus, avec un seul jour de relâche. Florent Briqué explique que « moralement, il faut vraiment s’accrocher pour aller au bout ». La plupart du temps, les pièces s’enchaînent au pas de course. En arrivant sur scène, il faut installer son décor, jouer, le démonter (rapidement) et laisser place aux suivants qui en feront de même. Un rythme qui a convaincu la compagnie Lamento de s’organiser en deux temps : « J’ai la chance d’avoir une grande équipe, raconte Sylvère Lamotte, alors au milieu du festival, il y a une moitié qui part et une autre qui arrive, assez fraîche. » David Meunier, lui, n’a pas de relève prévue, mais il reste serein : à la Cour du spectateur, il n’y a que trois spectacles par jour, ce qui laisse le temps aux compagnies de s’installer sans pression. 

Demeure encore la question de la promotion du spectacle, communément appelée « le fly « . Le fonctionnement est… disons simple : imprimer un maximum de 5000 tracts et 150 affiches (une limite imposée par un arrêté municipal) à placarder sur les murs de la ville. Ou alors crier, danser, chanter, sauter, jouer et tenter de convaincre les passants, en quelques instants, de venir voir sa proposition. Puisque l’objectif majeur et ultime d’Avignon reste d’obtenir des dates de tournée. Malgré tous ces efforts déployés, rien ne garantit un agenda bien rempli à l’issue de l’événement. Florent Briqué prend l’exemple d’une amie metteuse en scène : « Elle a joué au Train Bleu, donc une scène vraiment reconnue. Le spectacle a très bien marché, il a fait le plein du début à la fin avec beaucoup de pros dans le public. Pourtant, ils n’ont signé que deux dates derrière, je crois. » Avec Princesse Poison, l’Oreille en friche n’a pas eu d’offres non plus. Il a fallu attendre le retour à Grenoble et l’enregistrement de l’album lié au spectacle pour trouver des opportunités (on retrouvera la compagnie en tournée cet automne). Mais rien n’est totalement perdu, car le Off leur a appris à jouer dans toutes les conditions : « Qu’il y ait trois ou cinquante personnes dans la salle, tu joues de la même manière. »

Des moments parfois difficiles, heureusement compensés par l’ambiance du festival et la bonne humeur qui règne malgré tout : « On est tous dans la même galère. Il y avait 1500 spectacles par jour. Donc honnêtement, ça ne sert à rien d’être en lutte contre les 1499 autres ! » nous dit Aurélie Derbier. Rencontrer des artistes, se faire des contacts, aller voir les pièces des copains, les recommander, et faire la fête… C’est aussi ça, Avignon.  

Photo © AF&C – Johanna Baschke

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