Une nouvelle saison, des dizaines de spectacles, la réouverture des billetteries… La culture fait sa rentrée presque comme d’habitude. Pourtant, à l’image des montagnes russes émotionnelles qu’ont connues les équipes de la MC2 cet été vis-à-vis de leur subvention d’État, l’horizon est plus incertain que jamais pour le secteur…
Il faut ouvrir une Bible au Livre de Daniel pour lire l’histoire de Nabuchodonosor, empereur de Babylone, et du songe prémonitoire qui l’empêcha de dormir. Celui d’une statue magnifique, d’or fin, d’argent, de bronze, mais dont les pieds étaient de fer et d’argile : « Soudain une pierre se détacha (…) et vint frapper la statue, ses pieds de fer et d’argile, et les brisa », comme le raconte ce bon Daniel. C’est le récit de « la statue composite » ou – plus communément – du « colosse aux pieds d’argile ». Une image qu’Arnaud Meunier emploie sans cesse pour décrire la MC2, le paquebot de la culture grenobloise que tout le monde pense à tort insubmersible : « Cette maison paye très cher l’idée qu’elle est très grande, très grosse, puissante. L’idée du « too big to fail » est encore forte », estime le directeur de l’institution.
On s’en est bien rendu compte cet été, début juillet, lorsqu’une nouvelle improbable – le gel de 13 % des subventions de l’État destinées à 28 institutions culturelles majeures du pays, dont la MC2 – affola les équipes de la maison de la culture. Sueurs froides en pleine canicule : « Cela représente 426 000 euros, soit un peu plus d’un tiers de notre disponible pour activité. Grosso modo, toute la rentrée de septembre à décembre est concernée par cet argent. Ce qui pourrait entraîner une cessation d’activité dès l’automne », nous expliquait alors Arnaud Meunier. Une rentrée culturelle sans MC2 ? Inenvisageable pour Guillaume Lissy, président de la Métro, Laurence Ruffin, maire de Grenoble et Alexis Monge son adjoint à la culture, qui s’empressèrent de cosigner un courrier, aux côtés d’autres élus français de tous bords (du maire LFI de Saint-Denis Bally Bagayoko au président LR des Hauts-de-France Xavier Bertrand), demandant le dégel de ces subventions pour les 28 structures concernées : « Celles et ceux qui prennent ces décisions à un stade aussi tardif de l’année ont-ils vraiment mesuré leurs conséquences sur la pérennité de ces institutions, alors même que les programmations artistiques sont actées, les contrats signés et les dépenses largement engagées et incompressibles ? » était-il écrit dans cette tribune adressée au président de la République. À cela s’ajoutaient une manifestation et plusieurs prises de parole de metteur·euses en scène au Festival d’Avignon. Mobilisation qui finit par payer : le 21 juillet, on apprenait que les crédits de l’État allaient finalement être versés en intégralité. Ouf !
Mais cet épisode retentissant est venu mettre en lumière, une fois de plus, les difficultés structurelles que traverse la MC2 depuis plusieurs années. En 2025, elle accuse ainsi un déficit d’un million d’euros. Car le colosse n’est pas épargné par les baisses de moyens alloués à la culture : « Aujourd’hui, on fonctionne avec un niveau de contributions inférieur à 2017, année où la MC2 a été métropolisée, rappelait Arnaud Meunier lors de la présentation de saison à la presse. Il s’agit d’un bâtiment de 22 000 mètres carrés avec une équipe de 62 salariés. Récemment, j’ai visité l’opéra de Sydney qui fait 18 000 mètres carrés et j’ai appris qu’ils étaient 750 à y travailler. » D’autant que le directeur affirme ne pas avoir ménagé ses efforts pour assurer une stabilité financière à la MC2, notamment en augmentant de façon substantielle les recettes propres et en déployant un plan d’économie conséquent : « On a fait 850 000 euros d’économies sur le budget de 2026, réparties de la manière la plus équitable possible entre l’activité artistique, les frais de fonctionnement, les personnels. Par exemple, les CDD ne sont pas reconduits, les arrêts maladie non remplacés, mais ça a un coût social fort, donc ce n’est pas viable à long terme. » Et cela se ressent aussi sur la programmation : « Dans le Petit Théâtre, cette saison, il n’y a quasiment que des seuls-en-scène. Dans la salle René Rizzardo, il n’y a pas plus de six interprètes au maximum sur scène. Et tout le reste bascule dans les grandes salles. Le Petit Théâtre pourrait très bien fermer ses portes rapidement, car il n’est presque plus viable, c’est-à-dire que son nombre de places est insuffisant pour permettre un équilibre budgétaire. » En outre, Arnaud Meunier ne peut plus prendre le risque de programmer des spectacles monumentaux comme Maldoror de Julien Gosselin (5h30 acclamées à Avignon cet été). Ou Le Pas du monde du collectif XY qui réunit plus de 20 interprètes au plateau : « Pour l’accueillir, il faudrait fixer le prix moyen du billet à 30€, impossible pour un spectacle qui s’adresse aux familles. » D’ailleurs, cette année, les tarifs de la MC2 ont fatalement augmenté, le spectateur finançant une plus grosse part du prix réel du spectacle afin de compenser les baisses de subventions. En revanche, le tarif solidaire à 5€ (14 000 billets vendus la saison passée) a été maintenu.
La diffusion s’effondre
Si l’on consacre la moitié de cet article à la MC2, c’est qu’elle est l’un des rares symptômes bien visibles d’un mouvement de fond plus silencieux qui touche l’ensemble des lieux de diffusion, à Grenoble comme ailleurs. Certes, on entend aussi beaucoup parler des coupes budgétaires radicales et non concertées de la région Auvergne-Rhône-Alpes – dont le Centre chorégraphique national de Grenoble et le Pacifique ont fait les frais il y a quelques mois – mais globalement, le secteur du spectacle vivant s’essouffle à bas bruit. Et les premiers à le percevoir sont les artistes et les compagnies, qui travaillent en bout de chaîne.
« De plus en plus de compagnies, mais de moins en moins de créneaux de diffusion »
Une étude récente de L’Association des professionnel.le.s de l’administration du spectacle (Lapas) donne des chiffres éclairants : la diffusion de spectacles baisse de 37 % entre la saison 2025/2026 et les prévisions pour 2026/2027. Et la tendance n’est pas nouvelle puisque la précédente étude de 2025 enregistrait déjà un fléchissement de 26 % de la diffusion. La moyenne du nombre de représentations pour les compagnies chute également de façon vertigineuse : 8,7 représentations pour 25/26 contre seulement 4,7 en 26/27. Grégory Faive, comédien et metteur en scène de la cie Le Chat du désert, partage ce constat : « Il y a de plus en plus de compagnies, mais de moins en moins de créneaux de diffusion, c’est-à-dire moins de levers de rideau dans les salles. Un théâtre qui programmait une quinzaine de spectacles par an, par exemple, n’en programme aujourd’hui plus qu’une dizaine. Et puis avant, on pouvait jouer trois à cinq fois dans un même lieu, maintenant il arrive qu’on ne joue qu’une seule fois. Ce qui empêche le spectacle d’être vu, notamment par les programmateurs. » À titre personnel, Grégory Faive ne se plaint pas : sa compagnie est bien implantée localement et bénéficie de partenariats solides. Mais l’histoire de son dernier spectacle, On n’est pas assez nombreux pour jouer Shakespeare, évoque directement les difficultés croissantes du secteur : « Au départ, on avait dans l’idée de monter Richard III à huit comédiens. Sauf que nos partenaires habituels n’avaient pas les moyens pour coproduire la pièce avec autant d’acteurs. Alors on a essayé de trouver de nouveaux partenaires mais on s’est heurté à un mur, car les autres lieux de diffusion sont déjà saturés. » Richard III est donc devenu un Richard à trois (comédiens) dans lequel il est moins question de Shakespeare que de l’impossibilité de jouer ses pièces ambitieuses de nos jours. Une expérience qui illustre un autre chiffre de Lapas : en 2026, 70 % des compagnies « ont dû adapter leurs créations à la baisse, faute de financements », l’étude pointant une « diminution générale du nombre d’interprètes au plateau ». Ce qui se traduit très concrètement par des heures d’intermittence en moins, des baisses de salaire et une précarisation plus importante des métiers du spectacle.
Émilie Le Roux, metteuse en scène des veilleurs [compagnie théâtrale], tourne cette saison un spectacle jeune public, Azaline se tait, afin d’apporter le sujet délicat et tabou de l’inceste dans les théâtres. Des lieux qu’elle perçoit comme « des endroits profondément démocratiques ». Voilà pourquoi, lorsqu’on l’interroge sur la crise du secteur, elle souhaite élargir le débat : « Plus qu’une question de secteur, cela pose surtout une question de société, collective et politique. La création artistique permet de raconter des histoires, de représenter le monde autrement et d’envisager sa capacité de réinvention. Les théâtres sont ainsi des endroits de réinvention collective du sens. Donc les coupes budgétaires ont aussi un impact politique, philosophique. Il est nécessaire d’engager une réflexion pour savoir dans quel monde on a envie de vivre et quels horizons démocratiques on a envie d’ouvrir. C’est un débat qu’il faut partager avec les représentants politiques et avec les citoyens. »
Festivals en berne
Mais le spectacle vivant, bien sûr, n’est pas le seul domaine culturel impacté par les baisses de financements publics. Prenons donc quelques lignes pour évoquer la situation des festivals, sur laquelle ont tenu à nous alerter Pierre-Henri Frappat et Joséphine Grollemund, co-directeur·ice·s des Détours de Babel. Si tout va plutôt bien pour les Détours, ils souhaitaient souligner la mauvaise santé des festivals au niveau national : « Ces structures sont globalement plus touchées par des désengagements de partenaires publics que les autres acteurs. Le budget de la culture global a baissé de 5 % en 2026 alors que l’aide allouée aux festivals par la ministère de la Culture a diminué de 25 %. Les organisations professionnelles comme France Festivals annoncent même plus de 30 % de baisses de l’État. Et il faut ajouter des baisses similaires venant des régions et départements. Pourquoi ? Parce que les festivals ne sont pas labellisés, la nature du lien juridique qui lie un festival avec ses tutelles est moins forte et moins engageante que pour une scène nationale, un théâtre conventionné, une Smac… » En local, c’est la Direction régionale des affaires culturelles Auvergne-Rhône-Alpes, instance décentralisée du ministère de la Culture, qui s’est illustrée cette année en supprimant la totalité de son « fonds festivals ». Raison pour laquelle, à quelques jours de son coup d’envoi, le festival isérois Mens Alors a lâché un communiqué plein d’inquiétudes : « Sans surprise, Mens Alors n’échappe pas à la fragilisation de tous les festivals en France. En effet, nous avons appris tardivement que la Direction Régionale des Affaires Culturelles ne renouvellerait pas son soutien financier (comme c’est le cas pour tous les festivals en Auvergne-Rhône-Alpes). Ce fut ensuite le tour de la Sacem. Et nous apprenons aujourd’hui 17 juillet que le Fonds pour le Développement de la Vie Associative, dont la dotation a été amoindrie par l’État, ne pourrait plus nous soutenir. Nous savons ainsi que nous démarrons cette édition du festival avec un déficit annoncé malgré nos efforts pour contrôler tous les postes de dépense et pour renouveler nos ressources. » Un écueil supplémentaire pour les festivals qui font face à des aléas climatiques de plus en plus graves ou à des phénomènes de censure de plus en plus fréquents de la part des élus. Mais cela fera l’objet d’autres articles…
Photo ©MC2