Nouvelle tête

Vittoria Matarrese : « Le Magasin doit vivre en permanence »

Vous êtes donc la nouvelle directrice du Magasin, Centre national d’art contemporain (Cnac) depuis le 30 mars dernier. Quel est votre parcours ?

J’ai un parcours un peu particulier parce que je suis diplômée en architecture, et non en histoire de l’art. Mais une fois mon diplôme obtenu, j’ai abandonné l’architecture car, pendant mes études, j’avais commencé à travailler avec des chorégraphes, des metteurs en scène. Et de fil en aiguille, je me suis dit que je préférais travailler dans le monde de la culture plutôt que dans la construction, qui était quelque chose d’un peu trop concret pour moi, un peu trop dans le dur. Après, les choses se sont enchaînées naturellement, au fil des rencontres. J’ai d’abord évolué dans le cinéma, j’ai été journaliste, critique, j’ai créé des festivals. Et la suite tient à une coïncidence : je travaillais dans le champ du cinéma avec Frédéric Mitterrand lorsqu’il a été désigné directeur de la Villa Médicis à Rome. C’est lui qui m’a nommée directrice artistique de cette institution, ce qui m’a permis d’élargir ma palette en allant vers l’art contemporain. Par la suite, j’ai rejoint le Palais de Tokyo où j’ai fondé toute une série de formats de programmation performative, de festivals, de résidences d’artistes. Puis on est venu me chercher pour ouvrir une fondation d’art contemporain en Suisse, la fondation Bally. Et ensuite, je suis partie travailler sur un gros projet en Arabie Saoudite : la première Art Week de Riyad.

Sacré CV ! Dès lors, qu’est-ce qui vous a motivée à candidater pour ce poste au Magasin, une institution qui a clairement perdu de son prestige originel et qui a traversé pas mal de crises (on y reviendra) ?

Je ne suis pas d’accord avec vous, je ne trouve pas que le Magasin ait perdu de son prestige. C’est un lieu qui a été tellement fondamental dans l’art contemporain. Ça a été l’un des premiers en France à accueillir des créations in situ, qui s’inscrivaient spécifiquement dans son architecture. Il y a eu des noms incroyables : Sol LeWitt, John Baldessari, Lawrence Weiner, Alighiero Boetti… Ce n’est pas parce que c’est un terrain turbulent qu’il a perdu son prestige. Donc pour moi c’est un très beau défi au contraire. C’est tout ce dont on rêve d’arriver dans un lieu qui a une histoire extrêmement prestigieuse et qui a besoin d’un tout petit coup de pouce pour être remis sur le devant de la scène contemporaine. Par ailleurs, les dernières expositions aussi étaient très belles, avec de très beaux noms : Julien Creuzet, Benoît Piéron, Julie Béna…

Alors entrons dans le vif du sujet : quelles sont les grandes lignes de votre projet pour redonner enfin un second souffle, depuis longtemps attendu, au Magasin ?

J’aimerais bien stratifier la programmation, c’est-à-dire essayer d’alterner plusieurs choses dans l’année. En plus des deux expositions par an, il me semble important de détacher une des galeries pour organiser de plus petites expositions qui s’intercalent dans cette programmation. Mais aussi des festivals. Par exemple, j’aimerais beaucoup monter un festival de vidéos d’artistes sur la montagne. Et donc sur toute la pensée qui accompagne la montagne contemporaine. Le Magasin, à la base, était un bâtiment industriel où l’on construisait des conduites forcées pour l’énergie hydraulique récoltée dans les montagnes. On sait à quel point, de nos jours, toutes ces infrastructures ont envahi ces territoires. Donc j’aimerais voir comment le Magasin peut aujourd’hui apporter une pierre à l’édifice quant à la préservation de la montagne. C’était une usine au départ et j’aimerais que ce lieu continue à fabriquer de la pensée.

J’ai également envie d’héberger d’autres programmations, d’autres lieux, que d’autres centres d’art ou d’autres musées puissent venir ici faire des choses. J’ai aussi envie d’accueillir des associations de quartier qui veulent organiser des événements mais qui n’ont pas la place pour les faire. En résumé, je pense que ce lieu doit vivre en permanence, avec une programmation qui n’est pas uniquement de l’art contemporain. Parce qu’autour de l’art contemporain, il y a plein de choses très intéressantes qui sont aussi de notre domaine, parce que c’est le domaine de la pensée, de la vie locale.

Il est vrai que le Magasin était un peu isolé vis-à-vis des autres institutions culturelles du territoire. Vous essayez donc de nouer des partenariats ?

Totalement. Pour la première exposition dont j’assure le commissariat, qui débutera en mars prochain, je suis déjà en train d’emprunter des œuvres au Musée de Grenoble. Le travail réalisé par le Musée dauphinois m’intéresse aussi beaucoup. Donc on essaye, avec Olivier Cogne (directeur du Musée dauphinois, ndlr), de voir comment on peut collaborer. Je suis persuadée qu’il y a vraiment plein de choses qu’on peut créer dans le tissu local.

Je pense aussi qu’ il faut aller vers une gratuité du Magasin parce que c’est très difficile d’être le seul lieu payant. Même si le prix du ticket reste assez modeste, pourquoi les gens viendraient ici quand ils ont une offre gratuite extrêmement riche par ailleurs (le Musée de Grenoble, les musées départementaux…) ? Donc il faut que j’en discute avec la Ville et le Département, et que je trouve les compensations budgétaires, mais je pense qu’il est très important que le Magasin devienne gratuit.

Quelle sera votre ligne artistique ?

Je vais rester ouverte à plein de propositions, mais si je dois identifier un fil conducteur, ce sera vraiment le territoire. C’est-à-dire le rapport entre Grenoble et la montagne, le paysage au sens très large, son histoire, comment les choses sont connectées entre elles… Il y a forcément des artistes locaux qui travaillent sur ces questions, c’est une scène que j’ai envie de rencontrer. Car un centre d’art contemporain n’a pas seulement la mission de montrer l’art qui se fait en France et dans le monde, il doit aussi parler de son propre territoire, le porter et l’exporter. Et puis, il faut aussi redonner au Magasin un côté international. Il faudra faire rentrer en discussion la création française avec la création internationale.

Le Magasin possède une spécificité architecturale : ce qu’on appelle « la rue ». Un espace magnifique qui a néanmoins des problèmes d’étanchéité et d’isolation thermique. Que faire de cette partie du bâtiment ?

Pour moi, « la rue » fait partie du dispositif principal du Magasin donc je ne pourrai pas m’en passer, c’est vraiment hors de question. Quel centre d’art en France a ça ? Personne ! C’est un espace qui parle aux artistes, mais aussi au public je pense. Le plus gros problème de « la rue », c’est l’eau qui rentre latéralement quand il pleut très fort, ce qui rend compliqué d’y installer des œuvres. Il se trouve que le régisseur a une solution très simple pour y remédier, donc j’ai demandé un devis, en espérant qu’il ne sera pas trop élevé. Mais on va régler ce problème d’étanchéité. Quant à la température, je pense qu’on est capable de passer dix minutes dans la chaleur ou dans le froid pour regarder des belles choses, ce n’est pas si grave que ça. Ça peut être plus compliqué pour les œuvres bien sûr : je ne mettrai pas un Degas ou un Gauguin dans cet espace-là. Mais l’art contemporain permet de réaliser des productions in situ. Les artistes peuvent donc imaginer des choses qui ne vont pas craindre les variations thermiques ou climatiques.

En novembre dernier, sous la direction de votre prédécesseure Céline Kopp, les équipes salariées du Magasin se mettaient en grève afin de dénoncer des situations de souffrance au travail, un phénomène récurrent malgré les changements de direction successifs. Avez-vous identifié les raisons de ce problème ?

Tout d’abord, je ne veux pas faire de commentaires sur ce qui s’est passé parce que, évidemment, je n’étais pas là. Donc je ne peux pas connaître tous les mécanismes qui font que les choses se sont mal passées à un moment donné. Mais il y a quelque chose qui est peut-être un peu endémique. Le Magasin est un bâtiment de grande taille, un grand navire de 3000 mètres carrés, presque tous attribués à l’exposition. C’est quand même un espace qui demande beaucoup de travail et de programmation. Et c’est en revanche une toute petite équipe. Ce qui peut générer des tensions, des surcharges de travail… Je suis arrivée avec la ferme intention de faire en sorte que tout se passe bien et j’ai beaucoup parlé avec l’équipe. Ça ne fait que trois mois et demi que je suis là, mais j’ai commencé un travail sur les fiches de poste de chacun, pour essayer de les réajuster au plus près de la réalité. C’est un réajustement général de l´organigramme, pour voir ce qu’il nous manque pour de vrai. Ce n’est pas un travail titanesque, ça se fait vraiment au quotidien, en regardant comment on fonctionne. Pour l’instant, on est en phase de production, on a une exposition qui dure jusqu’à janvier, donc je ne peux mener ce travail que jusqu’à un certain point. J’observerai ensuite ce qui se passe quand on rentre en phase de montage et démontage. Mais je crois que l’équipe sait que la porte de mon bureau est toujours ouverte, et que je suis toujours là pour les entendre s’ils ont besoin de me parler de quelque chose.

Vous ne pouvez rien nous dévoiler de votre première exposition, si ce n’est qu’elle sera inaugurée en mars 2027. Mais y a-t-il d’autres temps forts à venir au Magasin d’ici là ?

Oui, le 3 octobre nous prévoyons une journée de programmation spéciale autour de l’exposition en cours d’Adrien Fregosi (Dès potron-minet, à voir jusqu’au 3 janvier 2027, ndlr), notamment avec l’école des Beaux-Arts et Radio Campus. Le programme sera bientôt accessible sur notre site internet. Sinon, pour marquer le coup des 40 ans du Magasin, qui ont lieu cette année, nous sommes en train de réaliser une vidéo qui revient sur son histoire. Elle devrait sortir au mois de décembre.

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