Pas facile de résumer plus d’un siècle de création BD en une seule exposition, c’est pourtant ce que parvient à faire avec brio le Musée de Grenoble avec « Épopées graphiques », expo événement réalisée grâce au Fonds Hélène et Édouard Leclerc. Petit tour d’horizon de ce qui nous a marqués et des réflexions qui nous ont traversés.
/ Par Benjamin Bardinet
À la fin des années 1970, Marie-Claude Beaud, alors directrice par intérim du Musée de Grenoble, intègre dans les collections une quarantaine de planches de bandes dessinées. Un choix qui fera jaser en haut lieu (la direction des Musées de France l’enjoint à « faire des acquisitions sérieuses »), mais qui permet aujourd’hui à l’institution de justifier cette exposition exceptionnelle dont l’ambition est de donner un aperçu relativement exhaustif de la diversité de la création dans le domaine. En effet, le parcours chronologico-thématique adopté permet tout à la fois de témoigner de l’évolution de cet art singulier et de la manière dont il se fait l’écho des époques qu’il traverse. On navigue ainsi au fil de la visite entre les styles, les genres et les années. On se pâme devant la dynamique des extravagantes compositions des Avengers de Jack Kirby, on se prosterne devant la souplesse de la ligne claire de Franquin, on se marre devant la ligne crade très à propos de Vuillemin (qui s’interroge : les auteurs de BD font-ils « tache » dans un musée ?), on s’amuse de la rigidité des dessins de Jean Graton (qui ne parvient décidément pas à donner de la vitesse aux voitures qu’il représente… fâcheux pour quelqu’un qui raconte les aventures d’un pilote de course), on succombe au traitement radical du noir et blanc dans les récits policiers de Frank Miller, Muñoz et Tardi, on se réjouit de la fantasy fantaisiste de la série Donjon… Et, ponctuellement, on reste ébahi par la délicatesse d’une œuvre : les pastels surréalistes et veloutés de Mattotti, les paysages états-uniens d’Hugues Micol ou une subtile aquarelle de Pratt dans laquelle la silhouette fantomatique d’un Indien surgit d’entre les troncs d’une forêt automnale.
Le sérieux de l’art séquentiel
L’un des intérêts majeurs de se déplacer pour voir ces originaux (qui n’ont pas été pensés pour être exposés mais bien pour être reproduits et édités) est de se confronter à leur véritable format. En effet, soucieux du détail et de leur confort, certains auteurs travaillent à un format bien supérieur à celui de l’édition. C’est tout particulièrement le cas de Forest, l’auteur de Barbarella, dont les planches sont quatre fois plus grandes que la reproduction ou encore de Druillet dont les visions fantastiques peuplées de monstres mécanomorphes nécessitent une surface à la mesure de ses délires. Et c’est naturellement dans la subtilité des techniques que notre regard se plonge lorsqu’il se trouve face à ces grands formats – ne pas manquer les planches de l’Argentin Breccia qui joue à merveille des textures du papier et de la fluidité des encres ! Enfin, l’exposition est une belle occasion de réfléchir sur l’art du séquençage qui fait la spécificité du 9e art : joyeusement expérimental chez Mitsuteru Yokoyama, malicieusement systématique chez Bretécher, maladivement méticuleux chez Chris Ware, ou puissamment cinématographique chez Boucq… Bref, un art qui, contrairement à ce que pensent certains, nécessite un immense travail de réflexion et une bonne dose de sérieux… Impossible de vous convaincre de ne pas y aller – voire d’y retourner à plusieurs reprises, votre billet est valable tout au long de l’exposition…
Illustration © Morris Comics, Éditions Dargaudn 2025