État des lieux

Face à la canicule, nos forêts encaissent... et se transforment

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C’est un paysage anormal en plein été mais de plus en plus fréquent : autour de Grenoble, sur les pentes de la Bastille ou dans le bois des Vouillants, des parcelles de forêt ont déjà revêtu des couleurs d’automne, signe que les arbres sont en état de stress. « Ils adoptent des stratégies de survie d’urgence, comme la défoliation précoce, afin de limiter leurs besoins en eau », analyse Loïc Casset, délégué général de l’association Sylv’ACCTES (Sylviculture d’atténuation du changement climatique et services écosystémiques). Au fil des étés, les vagues de chaleur et la sécheresse des sols bousculent les équilibres biologiques de la Chartreuse, du Vercors et de Belledonne. Pour y répondre, l’association accompagne la gestion forestière locale en créant des espaces de concertation, et finance via des mécènes des travaux d’entretien et de préparation des parcelles, pour une forêt plus résiliente. Une présence sur le terrain qui permet d’affiner le diagnostic : bien que les cimes roussies inquiètent légitimement les observateurs, la situation globale est à nuancer.

Des effets à retardement

Si l’année 2022 avait été particulièrement ravageuse, provoquant des défoliations très précoces et un stress hydrique majeur, l’année en cours présente un visage sensiblement différent. « Cette année, nous avons eu une chance : un printemps très pluvieux a permis de retarder les effets qui normalement sont liés aux vagues de chaleur que nous avons connues », explique Loïc Casset.

Les véritables dégâts physiologiques ne seront d’ailleurs pleinement mesurables que l’année prochaine et les suivantes, la nature réagissant toujours avec un effet retard inhérent à son rythme de croissance. Cependant, toutes les parcelles ne sont pas impactées de la même manière. Les expositions jouent déjà un rôle déterminant. Les versants sud-est et sud-ouest subissent de plein fouet l’aridité, tandis que les versants orientés au nord ou au nord-ouest parviennent à conserver une relative fraîcheur. Le massif de Belledonne, qui a bénéficié de quelques orages salvateurs de fin de journée, semble aussi ponctuellement moins touché.

Parmi les essences locales les plus affectées, l’épicéa et le sapin montrent des signes évidents de faiblesse structurelle : décollement des écorces, aiguilles rouges… Sous l’effet de températures avoisinant ou dépassant les 40 degrés, les cimes des plus grands arbres subissent le plein ensoleillement du matin au soir. Les cellules situées sur la partie supérieure du houppier se consument littéralement. Cet affaiblissement physiologique généralisé offre une opportunité de développement aux parasites, champignons ou insectes. « Le scolyte de l’épicéa a complètement explosé à cause de ces sécheresses, car les arbres étaient déjà fragilisés », souligne Loïc Casset.

Changer la gestion forestière

Face à ces dérèglements, la sylviculture doit se réinventer et revoir les modèles économiques désormais obsolètes. Pendant longtemps, la pratique sylvicole privilégiait les grandes coupes rases ou la création de vastes « trouées » (de 5000 mètres carrés et plus) pour stimuler la régénération naturelle. Or, ces ouvertures massives font pénétrer violemment la chaleur au cœur du peuplement forestier, asséchant fortement le sous-bois et fragilisant de fait les arbres maintenus sur pied. Aujourd’hui, Sylv’ACCTES préconise un pilotage beaucoup plus fin : prélever moins de volume de bois à la fois, mais intervenir plus régulièrement, en investissant peu mais souvent. L’objectif est de maintenir des « forêts rugueuses », dotées de plusieurs strates végétales et d’un couvert dense, capables de mieux amortir les chocs climatiques extrêmes. L’association insiste aussi sur la complémentarité des essences. Plutôt que de miser sur des monocultures de résineux désormais condamnées, il s’agit de favoriser la cohabitation d’arbres dotés de systèmes racinaires divergents. Un épicéa, qui prospecte en surface, entrera logiquement moins en concurrence hydrique avec un chêne ou un hêtre, dont les racines vont puiser en profondeur.

Une migration des espèces

Dans ce contexte de mutations profondes, il apparaît inutile, voire contre-productif, de s’alarmer outre mesure ou de vouloir introduire à la hâte des essences exotiques au comportement incertain. « Ce n’est pas parce que les vieux arbres, ceux que l’on voit le plus dans le paysage, vont mal, qu’il ne se passe rien en-dessous d’eux », rassure Loïc Casset. La présence de ces spécimens morts dans le paysage ne doit pas masquer le renouvellement à l’œuvre au sol. D’autres espèces, davantage héliophiles, tirent parti de ce nouvel apport en lumière et en chaleur. Une transition écologique s’imprime ainsi progressivement au sein des peuplements forestiers. Autour du bassin grenoblois, les observateurs constatent que les feuillus remontent progressivement le long des étages altitudinaux, s’installant au détriment du sapin et de l’épicéa. Ainsi, la forêt de demain ne ressemblera pas à celle que nous avons connue hier, mais elle n’en sera pas moins vivante.


Orientation au col de Porte

Au départ du col de Porte, un parcours d’orientation invite à explorer la forêt domaniale de la Grande Chartreuse. Le principe est simple : munis d’une carte (téléchargeable sur le site de Grenoble Alpes tourisme), vous devez débusquer douze balises réparties sur un tracé de 3,5 kilomètres. À chaque point de contrôle, vous poinçonnez votre passage et répondez à une question pratique pour décrypter l’écosystème. Gestion sylvicole, faune de moyenne montagne et utilité vitale du bois mort n’auront plus de secrets pour vous. Il existe une version adulte, et une version enfant.

Depuis la canopée

À Gresse-en-Vercors, l’Odyssée Verte permet l’exploration de la forêt communale depuis la canopée, tel un écureuil. Ce sentier suspendu culmine à dix mètres du sol, sur des passerelles sécurisées, sans utilisation de harnais. L’itinéraire intègre des panneaux explicatifs et des dispositifs interactifs dédiés à l’écosystème forestier. Les thématiques abordent la circulation de la sève, la croissance des arbres, l’identification de la faune locale… Une découverte sensorielle et ludique du milieu sylvicole. Notez que Gresse propose aussi un parcours d’orientation/découverte similaire à celui du Sappey.

Photo © Jérémy Tronc

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