Au micro

Le Micro de la love : amour, gloire et karaoké

La Source, un soir d’automne. Dans le hall baigné d’une demi-pénombre, se joue un drôle de spectacle. Il y a du monde, une foule bigarrée – des vieux, des enfants, des parents, des ados – et tous ces regards convergent vers un écran en toile, posé sur une petite scène et flanqué de deux enceintes. Y sont projetées les paroles d’un tube éternel de Jacques Brel (« Quand on n’a que l’amour / Pour unique raison / Pour unique chanson / Et unique secours ») entonnées à mille voix par un public devenu chorale, autour de deux ou trois chanteuses amatrices. Et puis les micros tournent, la playlist aussi : on s’émeut d’une interprétation en spoken word involontaire de La Corrida de Cabrel, on se sent totalement largués en découvrant le hit k-pop Briller scandé par des collégien·nes en extase et on s’oublie ensuite en fredonnant sans réfléchir – discrètement au milieu de la foule, car on est encore à jeun – l’ébouriffant refrain de It’s oh so quiet, particulièrement bien chanté par d’autres inconnu·es du soir…

Jamais on n’avait vu telle diversité dans un karaoké – puisqu’il s’agit bien de cela – avant l’apparition du Micro de la love il y a une petite dizaine d’années. Investissant des bars comme le Capri, le Ptit Labo, le Bar Radis ou le Féno, mais aussi l’espace public à l’occasion d’un 14-juillet ou d’une Fête de la musique bien chaotique, Joséfine et Billie* ont ainsi dépoussiéré et décloisonné une activité sur laquelle nombre d’entre nous avaient jusqu’alors des a priori tenaces, et néanmoins justifiés. Car l’image d’Épinal du bar à karaoké – avec néons glauques, Sardou en série et gros ego derrière les micros – a pu dissuader certaines âmes plus progressistes de s’adonner à cette passion.

Alors, tout cela restait souvent dans la sphère privée comme le raconte Billie : « Je faisais du karaoké chez des copines depuis pas mal d’années, car on m’avait donné des vieux fichiers VHS (tu sais, ces vidéos qui illustrent les paroles de façon très littérale, tournées avec des mauvais comédiens dans un décor pourri)… Mais j’étais très timide donc je n’osais pas chanter ailleurs. » De son côté, Joséfine avait l’habitude de performer en public avec son groupe « d’hyper-variété » Tout de suite… et se laissait aussi parfois tenter par un petit karaoké : « À chaque fois que j’ai pu en faire, il y avait quelque chose d’un peu honteux, comme une pratique désuète que tu fais à deux heures du mat’ quand tout le monde est assez libéré. T’y vas parce que t’es en groupe et que tu vas te marrer, mais tu juges un peu le truc. » C’est d’ailleurs après une soirée sans fin que Joséfine se retrouve à improviser un karaoké au petit matin dans le café Saint-Bruno où travaille son ami Vincent (aka le rédac’chef du Postillon) : « C’était l’ouverture, il était six heures du mat’ alors on a fait attention à l’ambiance, on chantait-chuchotait, et les client·es du bar ont chanté avec nous, c’était super ! À la suite de ça, Vincent m’a dit : « J’ai une copine fan de karaoké [spoiler, c’était Billie, ndlr], vous ne voudriez pas vous rencontrer et organiser un truc au Saint-Bru ? » » Ainsi naquit le Micro de la love : « On a mis notre matos en commun, c’était suffisant pour démarrer, puis petit à petit on s’est équipées pour construire notre petit meuble régie. »

Succès fou

Rapidement, le Micro rencontre un succès fou grâce à une formule totalement inédite à Grenoble : un karaoké d’une liberté absolue, aussi festif que politique, à la fois gauche et de gauche : « Très vite, on a posé un cadre où il était bienvenu de chanter faux, de chanter mal, de s’approprier la chanson comme bon te semble », explique Joséfine. Un sort au jugement d’autrui encouragé par le duo lui-même qui n’hésite pas enfiler un costume de cochon, des couches en sequins et autres tenues improbables pour déjouer le ridicule : « On est shameproof, invincibles à la honte ! » résume Billie. Au Micro de la love, c’est le sérieux qui devient suspect et la volonté de performer qui risque de faire flop, façon de désamorcer certains comportements envahissants : « Je pense qu’on est ce qu’on appelle une safe place. Il y a beaucoup de femmes au Micro de la love, et ce n’est pas seulement parce que les femmes aiment bien chanter », poursuit Joséfine. D’ailleurs, on n’y chante pas ce qu’on veut : il faut obligatoirement piocher dans une liste de 150 morceaux, soigneusement sélectionnés en fonction de la thématique du jour (« Juste avant l’enfer », « Amour, gloire & moula », « France travaille », « Scandale dans la famille »…). Et il y a quelques interdits : Michel Sardou, Patrick Bruel, Michael Jackson, Katy Perry « depuis peu », « les artistes dont on sait qu’ils ont fait de la merde ». Ou des chansons dont les paroles s’opposent aux valeurs progressistes du Micro de la love (féminisme, antiracisme, etc.).

Paroles, paroles

Car les mots, qui défilent et se colorent au rythme de la mélodie sur le grand écran, sont au cœur du spectacle. « Ça permet de redécouvrir des textes, dans un sens comme dans l’autre… » constate Joséfine. Et Billie de préciser : « Par exemple Theodora, quand j’écoute je ne comprends pas tout. Je pense que ça fait partie des morceaux récents où pas grand monde avait le texte. Là, Theodora devient limpide ! Lors d’un des derniers Micro de la love, on s’est ainsi rendu compte qu’elle parlait d’avortement dans l’une de ses chansons. » De temps en temps, c’est l’épiphanie inverse : en lisant les paroles de ce vieux tube adoré, on déchante un peu… Celui-là, il est certain qu’on ne le retrouvera pas dans la liste du Micro.

Outre ces considérations, Joséfine et Billie souhaitent aussi limiter les « standards usuels » du karaoké comme Céline Dion ou Johnny Hallyday : « D’abord, on ne propose qu’une chanson par artiste. Et si on met une chanson de Céline, on en choisira peut-être une plus confidentielle, sinon les gens se ruent dessus. » Ce qui permet d’ouvrir la sélection à d’autres morceaux, d’autres artistes, d’autres chemins moins empruntés, à condition de trouver les versions karaoké – une gageure parfois : « Il y a certains artistes qui passent à la trappe, Colette Magny par exemple. Ou certaines chansons qui restent introuvables comme Coucou de Meryl. » Et lorsqu’il s’agit d’intégrer à la liste des noms de la scène locale – immense et précieuse originalité du Micro de la love – les deux acolytes se retroussent les manches pour créer elles-mêmes les versions karaoké, en accord avec les concerné·es bien entendu. C’est le cas de Claude Ultraviolet, Muda Chevals, Chtite Diaspora, Taulard… et bientôt Solaine et les garçons.

Foule sentimentale

Mais rassurez-vous, la grande majorité des sélections de la love comptent immanquablement toute une panoplie de morceaux iconiques, et notamment quelques plaisirs coupables à massacrer (ou pas) dans la joie ! Voilà en effet toute la puissance cathartique du karaoké, comme l’analyse parfaitement Joséfine : « Tous et toutes, on a cette petite chanson ultra-populaire qu’on connaît par cœur et qu’on aime au fond de nous. Mais une autre partie de nous juge le fait d’aimer cette chanson. Peut-être que le Micro de la love permet le dialogue entre ces deux parties. On est tous le beauf de quelqu’un et, dans ce cas-là, on est tous le beauf de soi-même. » Chez un public de gauche, soucieux de ses contradictions et de ses tiraillements intérieurs, ces rares espaces de délassement psychique semblent salutaires. Ce qui explique sans doute l’allègre intensité des divers Micro de la love auxquels on a pu assister. Sans sous-estimer le talent d’ambianceuses du duo à la manœuvre qui, tel un DJ, garde la main sur l’ordre des chansons : « On fait ça au feeling en direct. Pour garder l’énergie haute quand elle est là, mais ça nous arrive également de prévoir des enchaînements qui contrastent (du punk au slow). On a des surprises aussi parfois : il peut y avoir une chaude ambiance sur certaines chansons qu’on n’aurait pas soupçonnées (on a déjà vu ça avec Les Oies sauvages de Michel Delpech où tout le monde part en transe !) »

Micro de la love karaoke grenoble

Et pour les soutenir dans cette tâche, elles peuvent aussi compter sur leurs « ambassadeurs de la love », titre honorifique décerné à certains fans particulièrement impliqués. Le plus emblématique se nomme Marco, présent à quasi chaque édition – le grand gaillard qui chante à merveille Quand je t’aime de Demis Roussos, c’est lui. Pour Marco, le karaoké est devenu une véritable passion, qu’il exerce à l’occasion au Vocalise (bar situé à Championnet) ou dans un box privatif du RockyPop, même si rien ne vaut le Micro de la love à ses yeux : « C’est vraiment différent des karaokés traditionnels : l’ambiance, l’animation, les jeux qu’elles proposent. Et ça permet aussi de sortir de sa zone de confort. En tant que « chanteurs » [c’est lui qui met les guillemets, ndlr], on a nos chansons, celles qu’on chante tout le temps. Là, tu regardes la liste et tu t’essaies à des nouveaux morceaux. Ça donne un peu de challenge. » Il décrit le karaoké comme « un exutoire », une manière de « poser le cerveau après une semaine ou une journée fastidieuse » et un moyen « de se donner un peu de confiance en soi ». Voilà qui donne envie ! Un conseil pour se lancer ? « Commence par une chanson que tu chantes souvent, sous la douche. Et fais-le avec au moins deux personnes qui vont te soutenir quoiqu’il arrive. Tu verras, les gens vont prendre ce que tu leur donnes. Comme on dit en Bretagne, elle est fraîche au début, mais après, quand on y est, elle est bonne », assure notre Marco de la love. Et nous ? On n’a jamais osé… Alors Joséfine nous fait une fleur : « T’as le droit à une petite carte « connasse » : si t’as répété une chanson qui n’est pas dans la liste, tu pourras la chanter. » Dans ce cas…

* Ce sont leurs noms d’artistes.

Photos ©Éloïse Mahieux

LE MICRO DE LA LOVE

Vendredi 20 novembre à 20h

Relais d'Uriage (Herbeys)

Mercredi 25 novembre à 15h

Bibliothèque Paul-Langevin (Saint-Martin-d'Hères)

Gratuit

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