La Face B est sans conteste le projet culturel grenoblois le plus attendu de cette rentrée. On vous en parle en détail avant de découvrir les lieux du 2 au 4 octobre à l’occasion du grand week-end d’ouverture.
Résumé des épisodes précédents.
À Grenoble, survivait depuis quelques années une salle de concert associative où se succédaient de nombreux artistes passionnants, des esthétiques musicales de niche, des programmations jeune public reconnues, des noubas à l’intérieur ou à l’extérieur dans le parc adjacent, des groupes locaux sur scène ou dans les studios de répétition, des associations plus ou moins militantes, des esprits de gauche plus ou moins radicale. Ça s’appelait La Bobine, c’était gratuit, prix libre ou pas cher, c’était défricheur et téméraire, mais le modèle – né il y a près de 30 ans – se fracassait contre une époque de morosité économique et de désaffection du public pour la découverte. En juin 2025, ce fut l’inéluctable liquidation judiciaire. Puis un premier appel à projet du tribunal de commerce qui, fidèle à lui-même, donna la primauté aux plus offrants – aux sous-sous dans la cai-caisse – soucieux de rembourser les dettes mais totalement aveugle au bien-fondé de la proposition : il désigna le collectif L’Autre scène, fraîchement débarqué à Grenoble, qui manqua de clarté dans ses intentions et enchaîna les erreurs de communication. D’autant qu’en parallèle, un petit groupe de gauche avait décidé de squatter la Bobine pour en faire un QG de la lutte contre mille oppressions. La suite fut sans surprise : L’Autre scène jeta l’éponge, et la police en armure expulsa les squatteurs désarmés. La Ville de Grenoble, propriétaire des murs, décida de reprendre la main sur ce dossier cafouilleux et lança un nouvel appel à manifestation d’intérêt, à la veille des vacances de Noël (on est toujours en 2025), prenant tout le monde de court. Sauf la Smac La Belle Électrique qui avait déjà déposé une offre de reprise solide lors du premier appel à projet et remporta naturellement la mise face à trois ou quatre autres candidats. Cette fois-ci, l’objectif était limpide : sauvegarder l’outil (les scènes, les locaux de répétition), le maintenir dans le champ des musiques actuelles et éviter qu’il ne tombe entre les mains d’un privé peu scrupuleux (la rumeur prêtait des velléités à Ninkasi). Le conseil municipal officialisa la nouvelle en février dernier et la Belle électrique rebaptisa la Bobine d’un nom habile évoquant à la fois le passé et l’avenir : la Face B.
Et nous voilà aujourd’hui. Dans quelques jours, l’ex-Bobine rouvrira ses portes à l’occasion d’un week-end festif et la Belle tentera d’écrire une nouvelle page de cette histoire bien grenobloise, évoluant sur un fil entre l’héritage précieux du lieu et sa nécessaire réinvention. Vous l’aurez donc compris : les attentes sont énormes, mais le milieu musical local accueille le projet avec plus de bienveillance que de méfiance. « Je suis partagé car je suis un peu triste qu’on ait perdu le seul lieu ESS pluridisciplinaire de la ville, et qui en plus était très ouvert aux associations militantes et de solidarité. Là on revient avant tout à un espace dédié aux musiques actuelles. Mais c’est chouette que ce lieu reste un vrai projet culturel, avec de l’action culturelle, de l’accompagnement d’artistes, et que ça ne soit pas devenu un projet business comme il y en a partout maintenant », estime Fabien Givernaud, directeur artistique de l’association Mix’Arts qui organise régulièrement des concerts dans l’agglo. Sentiment partagé par LWANBE, musicienne accompagnée par la Belle : « Je suis en lien avec des gens qui ont travaillé à la Bobine, et le projet qui avait été choisi au départ [L’Autre Scène, ndlr] avait un peu fait peur à tout le monde. Cela nous paraissait un peu hors-sol, avec des gens qui ne semblaient pas connaître les enjeux du territoire et les structures existantes. Donc il y a une forme de soulagement. » Programmé lors du week-end d’ouverture de la Face B et bénéficiant également du dispositif d’accompagnement de la Belle électrique, Mogan ne cache évidemment pas son enthousiasme : « La Bobine, c’était un véritable lieu de vie, un espace hybride entre le club et le bar qui nous permettait de découvrir pas mal d’artistes, donc c’est une très bonne nouvelle pour Grenoble. » Enfin, Damien Arnaud, coordinateur de l’asso Retour de scène, se réjouit lui aussi de cette ouverture, tout en regrettant – et il n’est pas le seul – une situation de monopole : « On a tous envie de retrouver les marqueurs de la Bobine, le côté convivial du bar, ce croisement de musiciens qui vont et viennent dans les locaux de répèt’, et puis ce public assez varié. Après, on peut penser que c’est un peu dommage, en termes de diversité d’acteurs, que ce soit une structure occupant déjà une grande place à Grenoble qui récupère ce lieu. Mais en même temps, on ne va pas se mentir : qui d’autre avait les épaules pour reprendre la Bobine aujourd’hui ? »
Maudite jauge !
Il faut en effet des reins solides pour pérenniser une salle de 300 places comme celle-ci, jauge quasi insoutenable financièrement. Car même en maîtrisant les coûts (dont les cachets de plus en plus onéreux de nos jours), le seuil de rentabilité avoisine les 280 billets vendus. Ce qui revient presque à afficher complet tous les soirs ! « Si le bar et le resto ne tournent pas énormément, la Face B ne sera pas rentable. On prévoit ainsi de réinjecter des bénéfices dégagés par la Belle électrique dans ce projet, plusieurs dizaines de milliers d’euros par an », déclare Frédéric Lapierre, directeur de la Smac. D’autant que les soutiens publics ne se bousculent pas au portillon : 50 000€ de la Ville, dont 25 000€ dédiés au versement des loyers, et walou !
« L’idée de la programmation de ce premier trimestre, c’est aussi de faire des tests. »
Voilà pourquoi, comme le résume parfaitement le programmateur historique de la Belle électrique Olivier Dahler : « On va y aller mollo. » Dans un premier temps, seule la partie « lieu de vie » (le bar/resto), munie d’une petite scène, accueillera du public et des événements gratuits au moins deux fois par semaine. Avec notamment le retour des apéromix, format iconique de feu La Bobine. Mais aussi des lives de groupes locaux, ateliers en famille, partenariats avec des festivals du coin, soirées blind test, scènes slam… « Pour l’instant, on se concentre vraiment sur la scène locale. Après, on verra… L’idée de la programmation de ce premier trimestre, c’est aussi de faire des tests. De voir comment les gens réagissent et de pouvoir s’adapter pour la suite. Il y a forcément plein de choses qu’on n’a pas encore imaginées », précise Camille Loury, coordinatrice de la Face B.
La salle de concert en bas, qui nécessite encore pas mal de travaux, n’ouvrira qu’en janvier prochain. Mais Olivier Dahler a déjà calé quelques dates. Ce club de 300 places lui permet enfin de programmer des artistes émergents (ce qui fait partie des objectifs d’une salle labellisée Smac) et des projets moins médiatisés – mission impossible dans la (trop) grande salle de la Belle. Il est un peu tôt pour vous révéler des noms, ce qui n’empêche pas Olivier de détailler ses intentions : « Les premières dates seront très pop/rock mais je tiens à prévenir : ce n’est pas représentatif de ce que je vais faire. Comme à la Belle, j’ai envie au contraire de miser sur la diversité, de ne pas privilégier un style plutôt qu’un autre. J’aimerais rajeunir un peu l’image du lieu en allant vers les musiques urbaines et l’hyperpop, mais il y aura aussi de la chanson, du reggae, du jazz, de la musique du monde… Par exemple, tous les groupes que je programme à la Guinguette électrique [festival estival gratuit organisé par la Belle, ndlr]pourraient avoir leur place ici. » Tout cela dans un budget malheureusement contraint. « Mais j’espère que ça va tourner et qu’on aura d’autres leviers pour dégager de la marge artistique, c’est-à-dire la possibilité de prendre plus de risques sur certaines dates, même si je ne programmerai pas des trucs de niche, car ce serait redondant avec le Ciel. » En attendant, prudence : Olivier ne prévoit pas plus de quatre concerts par mois dans le club pour cette première saison. Programmation qui pourrait toutefois s’enrichir de dates supplémentaires proposées par d’autres producteurs locaux de concerts, sur un modèle collaboratif de mise à disposition qui s’apparente à celui de l’Ampérage. Si la société Le Périscope a réservé quelques créneaux, les associations Retour de scène (RDS) et Mix’Arts se montrent plus dubitatives : « Il y avait besoin d’une salle comme la Face B car l’Ampérage est vraiment sursollicité. Mais avec RDS, si on y va, ce ne sera que sur un ou deux concerts par an », nous dit Damien Arnaud. En cause ? Toujours cette jauge de 300 impossible à rentabiliser : « Si on ne peut pas bénéficier des recettes du bar, ce n’est pas rentable du tout, explique Fabien Givernaud. Pour les structures qui n’ont pas de salariés, ça peut être cool. Mais nous, on se limitera aux résidences et aux soirées de sortie d’album des musiciens qu’on accompagne. »
Des studios tout neufs
LWANBE fait partie des artistes estampillés Mix’Arts. Elle a d’ores et déjà deux résidences prévues à la Face B, dont une qui débouchera sur une release party. Également accompagnée par la Belle électrique, elle bénéficiera par ailleurs d’un accès privilégié aux studios de répétition tout neufs qui seront inaugurés en janvier : « C’est une vraie attente pour les musicien·nes d’avoir accès à des studios bien équipés, bien insonorisés, car c’est ce qui pèche souvent dans les locaux de répétition à Grenoble. » Premier artiste à être intégré au programme « Haute fréquence électro » de la Belle, Mogan le confirme, lui qui a construit son live machines à la Clef de sol où étaient jusqu’alors installés les studios du Labo de la Belle, « plus des caves que des vrais locaux de répétition » de l’aveu même de Fred Lapierre. « Il y faisait en effet un peu froid, on avait des problèmes d’humidité, de bruit, ça pouvait rendre le travail un peu compliqué. À la Face B, d’après ce qu’on a entendu, c’est très bien insonorisé, il y a du matériel, et même pour les producteurs de musique électronique comme moi, il va y avoir un studio avec des enceintes dédiées. Donc ça va être une étape supérieure pour nous qui avons la chance d’être accompagnés par la Belle », s’impatiente Mogan. Et nous aussi, on a hâte de découvrir tous ces équipements et de réinvestir pleinement cette néo-Bobine qui ne sera « ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre », comme l’écrivait Verlaine dans son Rêve familier.
Photo © Stevens Drean