Grenoble accueille une fois de plus le festival Les Femmes s’en mêlent en ce mois de novembre, événement musical à la programmation 100 % féminine ou issue des minorités de genre. En 2025, où en sommes-nous sur la question de la parité dans le milieu de la musique ? État des lieux… un peu déprimant.
/ Par Hugo Verit
Histoire de bien poser le problème et de désamorcer les éventuels « ressentis » des uns et des autres, commençons par égrainer quelques chiffres. Car ils ne sont pas folichons. Le Centre national de la musique (CNM) a étudié les programmations des festivals français 2023. Résultat, les projets musicaux portés par des leads féminins (le plus souvent des chanteuses) représentaient seulement 29 % des artistes programmés. En ce qui concerne les concerts habituels (donc hors festival), ce chiffre tombe à 25 %. Plus globalement, toujours selon le CNM, on ne compte pas plus de 18 % de femmes enregistrées en tant que sociétaires Sacem (organisme de gestion des droits d’auteur). Sur le plan de l’égalité salariale – hormis en jazz où les artistes féminines gagnent en moyenne quelques euros de plus que leurs homologues masculins (on ne s’en offusquera pas) – le bilan n’est guère plus reluisant. Dans le champ des musiques actuelles et traditionnelles, le cachet moyen en 2024 s’élevait à 191€ pour les femmes contre 203€ pour les hommes, pire en musique classique où le CNM relève 30€ d’écart au bénéfice des artistes masculins. Vous en voulez encore ? Alors, partons sur le terrain des récompenses, tiens : dans toute l’histoire des Victoires de la musique, catégorie « Meilleur album », seuls 7 disques réalisés par des femmes ont obtenu le graal (50 pour les hommes). Bon, on va s’arrêter là, mais on pourrait continuer sur des lignes et des lignes, tant rien ne va.
Et à VRaAC, soyons honnêtes, on ne pensait pas dresser un tableau si noir. En observant les programmations, on avait l’impression d’un rééquilibre, d’un vrai mieux. On avait calculé le nombre de leads féminins au dernier festival Musilac (44 %, peut mieux faire, mais loin d’être catastrophique), on avait constaté une absolue parité au Cabaret Frappé 2025… Et d’ailleurs, certaines données montrent une évolution légèrement positive : selon la Fédélima (Fédération des lieux de musiques actuelles), la part de musiciennes sur scène était de 22 % en 2023 contre 14,8 % en 2017. Positif, oui, mais bien trop lent. Ce qu’observe amèrement Stéphane Amiel, créateur du festival Les Femmes s’en mêlent qui, depuis 1997, s’emploie à programmer exclusivement des leads féminins ou issus de minorités de genre : « Jusqu’en 2019, on n’avait pas de chiffres. Dans mon environnement, je côtoyais beaucoup d’artistes femmes, on avait de plus en plus de demandes, je voyais d’autres festivals s’emparer de la question et là, patatras, les chiffres tombent, c’était pire que ce que je pensais. En fait, j’étais dans une bulle. » Suite à cette prise de conscience, le festival lance en 2021 le dispositif Les Femmes s’engagent qui propose « des espaces de transmission, d’expérimentation et de dialogue destinés aux femmes et aux personnes minorisées de la filière ». « Si on s’arrête à ces chiffres au niveau macro, clairement, c’est démoralisant car c’est très, très, très lent. Mais il est aussi intéressant d’observer ce qu’il se passe au niveau micro, relativise Adriana Rausseo, créatrice des Femmes s’engagent. Il y a une effervescence de projets qui naissent, des projets artistiques ou des initiatives autour des questions d’égalité et d’inclusion dans la musique. »
« Avant, ce n’était pas un sujet »
En effet, pour les programmateurs, de nos jours, le problème n’est clairement pas l’offre. Aurélia Chaboud, coordinatrice du Ciel à Grenoble, confirme : « Si on est un peu curieux, il n’est pas difficile de trouver plein de projets très qualitatifs portés par des femmes ou des minorités de genre. D’autant qu’il y a aujourd’hui des ressources pour trouver l’info, un annuaire comme Majeur.es, un média comme Madame Rap, etc. » Le Ciel, particulièrement attentif à cette question, a ainsi programmé 46,7 % de leads féminins et 44,2 % de musiciennes en 2024. « C’est sûrement plus facile pour nous parce qu’on est une petite salle, qui soutient des projets un peu plus aventureux, mais, en tout cas, on n’a pas de difficultés particulières à ce niveau-là. Et on ne va pas les programmer parce que ce sont des femmes, c’est toujours l’aspect artistique qui prime chez nous. » Depuis trois ans, Aurélia constate que l’ensemble des programmateurs locaux se montrent beaucoup plus sensibles à ces problématiques : « Avant, ce n’était pas un sujet. » Une évolution des mentalités qui pourrait s’accélérer « s’il y avait plus de programmatrices. Il faut aussi diversifier ces postes-là, ou les postes de direction de salle, que ce soit en termes de genre, d’origine ou de classe sociale », estime Adriana Rausseo.
Mais bien avant les enjeux de programmation, qui ne constituent que la partie visible du problème, il convient de s’intéresser à la pratique musicale en elle-même. Malgré la mise en place de dispositifs comme Sororités sonores (organisation de jams, d’ateliers ou de formations en mixité choisie), le Ciel peine à accueillir plus de femmes dans ses locaux de répétition (18,5 % en 2024) ou en résidence scénique (18 % la même année). La Fédélima dresse un constat similaire : seulement 15,4 % de musiciennes dans les studios de répétition en 2023, un chiffre qui, au contraire des artistes programmées, stagne complètement. En amont, les barrières semblent donc déjà nombreuses.
« Dans le public, il y avait des hommes qui criaient « donne-moi ton numéro ! » »
Musicienne grenobloise et fondatrice de l’association Musiques Sauvages qui œuvre pour la visibilité des artistes femmes, Alizée Planque a vécu certaines situations éclairantes : « Ado, dans les groupes de musique auxquels je participais, j’étais souvent ramenée à mon genre. Dans le public, il y avait des hommes qui criaient « donne-moi ton numéro ! », j’avais la sensation d’être sexualisée. » Ah les groupes du lycée… Un milieu majoritairement masculin où il n’est pas évident de se faire une place : « Je devais modifier mon attitude pour m’intégrer et accepter parfois de chanter des paroles en anglais que je trouvais clairement sexistes…Assez jeune, je me souviens aussi avoir la sensation de sortir de mon corps lorsque j’étais sur scène, afin de surveiller mon apparence extérieure. » Dans ce cadre, difficile de se sentir légitime et totalement libérée dans sa pratique, surtout en l’absence de modèles féminins. « Je suis également flûtiste. Et s’il y a beaucoup de chanteuses qui sont médiatisées, il y a bien moins d’instrumentistes. Le problème est là. Le seul exemple que j’ai en tête qui a fait le choix d’une équipe 100 % féminine, c’est Pomme. Elle a une guitariste, une bassiste, une batteuse… » La batterie, peut-être l’instrument le plus genré qui soit, comme nous le confirme l’artiste grenobloise Lwanbe : « Lorsque je cherchais des musiciens pour constituer mon trio, j’ai fait un appel à candidature. Pour la batterie, je n’ai reçu que des candidatures masculines. Pour les claviers, j’ai eu 4 femmes sur 10 candidat.es. J’ai écrit une annonce ouverte, mais tout de même un peu spécifique. Et ce qui m’a interpelée, c’est que j’ai reçu plein de candidatures d’hommes qui n’avaient pas trop de rapport avec mon projet ; à l’inverse, quelques femmes ont timidement commenté mon post Instagram en s’excusant de ne pas remplir absolument tous les critères. »
Monde de mecs
Ainsi, comme bon nombre de disciplines artistiques, la musique reste un monde de mecs. Les musiciens, les programmateurs, les directeurs de salle, les bookers, les producteurs, mais aussi les techniciens qui se montrent volontiers paternalistes : « Ça arrive régulièrement qu’on veuille absolument nous apprendre à tenir un micro ou nous expliquer ce qu’est un câble XLR », raconte M4UV3. Artiste transgenre, cette Grenobloise évolue sur la scène rap, un domaine où les textes se veulent politiques et revendicateurs. Sur ce point, elle ressent quelques réticences chez les professionnels du secteur : « Défendre un message politique, quand tu es une femme ou une minorité de genre, ça peut être un frein. J’ai l’impression que, notamment dans l’industrie musicale, on pousse vachement les artistes féminines à fermer leur gueule, à faire du divertissement. » Afin de développer son projet, né juste après le Covid, M4UV3 a commencé en jouant dans des soirées queers où elle a rencontré beaucoup de soutien et de bienveillance : « J’ai plutôt tendance à me protéger en évitant de jouer dans certains endroits, notamment dans des open mic ou des tremplins où je pressens que le sexisme est encore très présent. » Trajectoire similaire pour Lwanbe qui a également débuté au sein d’espaces militants : « Mon premier concert, c’était pour un événement regroupant des artistes réunionnaises queers. Je ne pouvais pas être plus légitime ! » Elle, qui avait « du mal à prendre le micro en jam », gagne ainsi rapidement en confiance pour croire à son projet.
Résistance
Les jams en mixité choisie (interdite aux hommes cis) reviennent aussi souvent dans nos conversations avec toutes ces artistes : « Ça, c’est très mal compris malheureusement. L’idée, c’est de venir dans un cadre bienveillant, encourageant, pour expérimenter et pour, peut-être un jour, si on a envie, aller vers des espaces ouverts à tout le monde », tient à préciser Alizée Planque. Un exemple de plus qui montre que les femmes et minorités de genre s’organisent. Les collectifs se constituent, les initiatives poussent un peu partout, les actions concrètes fleurissent, la solidarité s’impose. « Il y a des réseaux qui se créent et beaucoup d’entraide entre les artistes », constate Aurélia Chaboud au Ciel. Tout aussi enthousiaste vis-à-vis de ce phénomène, Lwanbe aimerait toutefois trouver plus de répondant en face : « Il manque encore des outils d’éducation pour aller vers une mixité saine. Ce n’est pas simplement aux femmes de s’armer mais également au monde mixte de savoir les accueillir. » Aux hommes, aussi, de changer les mentalités.
Photo © Aude Boyer