Musicien aventureux, joueur de oud iconoclaste, Grégory Dargent est aussi un photographe autodidacte dont on a toujours apprécié la manière qu’il a de malmener les images. Parti sur les traces d’une histoire familiale longtemps mise en sourdine (celle d’un père contraint de quitter l’Algérie en 1961 à l’âge de 12 ans), Grégory Dargent interroge le rapport qu’il entretient avec les cultures du Moyen-Orient (qui affleurent à la surface de ses nombreux projets musicaux). Fébrile, ce reportage photographique puissamment subjectif perturbe le regard et convoque les fantômes – familiaux autant que moyen-orientaux. Les images y sont granuleuses, souvent floues et violemment contrastées. Dans la nébuleuse nocturne des villes, le halo lumineux des lampadaires bave, les yeux de chats hirsutes percent l’obscurité, tandis que, face à nous, se découpe l’inquiétante silhouette anormalement blanche d’un chien menaçant. Et lorsqu’on prend le large, ce n’est pas mieux : la mer y est bizarrement dense, la surface de l’eau se noie dans le grain de l’image et la ligne d’horizon se dilue dans le ciel. Ainsi sont brouillés nos derniers repères. Une ambiance flottante et spectrale que vient compléter une installation dans l’ancienne buanderie carrelée qui jouxte la galerie : face à de confortables canapés, un dispositif fait d’écrans de projecteurs de film super 8 diffuse des images granuleuses et décadrées du père de l’auteur. Le tout dans une atmosphère surannée, bercé par le bruit harmonieux de la mécanique du dispositif qui nous rappelle que Grégory Dargent est avant tout musicien. / BB
Photo © Grégory Dargent