Dans un contexte national de rigueur budgétaire, le secteur culturel s’inquiète pour son avenir, alors que les enveloppes globales diminuent – et les subventions avec. La région Auvergne-Rhône-Alpes, notamment, opère cette année de nouvelles coupes non négligeables impactant plusieurs structures iséroises.
/ Par Hugo Verit
Le premier coup de tonnerre est venu des Pays de la Loire en décembre dernier. La Région, dirigée par la centriste Christelle Morançais (Horizons), votait un budget 2025 au rabais, avec notamment des coupes – inédites par leur ampleur – dans les crédits pour la culture (-62 %). Quelques semaines plus tard, c’était dans le Sud de la France que l’orage grondait à nouveau : le département socialiste de l’Hérault annonçait une baisse de 48 % de son budget culturel. Elle sera finalement contenue à -16 % suite au vote du Conseil départemental fin mars. Deux précédents qui, dans un contexte national d’austérité, ont fait monter l’inquiétude au sein du secteur. Et tout particulièrement en Auvergne-Rhône-Alpes, où des coupes drastiques de subventions avaient déjà été décidées en 2022 par la Région, alors présidée par Laurent Wauquiez.
Tout le monde redoutait donc de mauvaises nouvelles cette année. Et finalement ? « La Région ne touche pas au budget culture sur ce mandat. Il est sanctuarisé. Pas un euro de baisse ! », nous dit-elle par écrit. Ouf ? Attendez, ce n’est pas fini : « Nous avons procédé à des rééquilibrages dans le domaine culturel au profit de nos territoires ruraux, nettement moins irrigués par l’offre culturelle régionale. » Des « rééquilibrages », voilà le loup. En lisant un article de Scène web puis en téléchargeant les premiers tableaux de subventions votés par la région AURA, on découvre rapidement de nouvelles coupes.
Pacifique, Bobine et Prunier Sauvage sont concernés
À Grenoble, le Pacifique CDCN voit ainsi sa subvention diminuer de 15 000€. « On avait déjà eu 33 % de baisse en 2022. Donc on est passé de 67 000€ de subventions Région en 2021 à 30 000€ aujourd’hui. La première conséquence pour nous, ce sera un déficit sur 2025. Ensuite, on va devoir renoncer à une programmation en partenariat avec le Musée dauphinois et la Halle de Pont-en-Royans, ainsi qu’à un spectacle participatif prévu en novembre prochain. Depuis les premières coupes, on a perdu deux tiers de notre programmation et un tiers de notre soutien à la création », réagit Marie Roche, directrice du Pacifique. La salle de concert La Bobine perd quant à elle la moitié de sa subvention, passant de 25 000€ à 12 500€. Un gros coup dur pour la structure associative, placée en redressement judiciaire fin janvier. La mauvaise santé financière du lieu a-t-elle influencé cette décision ? Pas de réponse de la Région sur ce point. « Cette annonce est très préoccupante dans notre situation, où l’on a justement besoin de soutien. Mais on ne baisse pas les bras, on va aller à la rencontre des élus pour les convaincre que ça fait toute la différence pour nous (12 500€, c’est un demi-poste). Aujourd’hui, on a un prévisionnel positif et on est en train de mettre en place un grand plan de restructuration, de faire tout ce qu’il faut pour que ça aille mieux », témoigne Marie Coiffard, coordinatrice générale.
Certains lieux sont carrément absents des tableaux 2025, à l’instar du Prunier Sauvage auquel la Région a récemment confirmé la suppression pure et simple de sa subvention de 10 000€. Brahim Rajab, directeur du Prunier, se montre amer et résigné : « On va s’adapter comme on peut, comme d’habitude. On a prévu de réduire les ressources humaines avec deux postes non remplacés. Un poste de médiation et un poste d’action culturelle qu’on va tout de même essayer de maintenir en recourant à l’alternance. Ça nous pousse aussi à développer d’autres types de contractualisation avec les artistes. Dans l’immédiat, on ne pourra plus acheter de spectacles. On accueillera les artistes en mutualisant nos équipements et en leur laissant l’intégralité de la recette de la billetterie. »
Les compagnies non épargnées
Cette année, la région AURA s’attaque aussi, de façon assez nette, aux compagnies. Sur les 67 « équipes labellisées » présentes dans le tableau, 28 sont concernées par des baisses de subvention, l’enveloppe globale fléchissant de 553 000€. Parmi les victimes iséroises : la cie 47-49 (-10 000€), la cie Malka (-10 000€), Yoann Bourgeois (-5000€), La Fabrique des Petites Utopies (-20 000€), la Forge (-20 000€), Locus Solus (-5000€), etc. La compagnie de Jean-Claude Gallotta ne figure plus dans la liste et pourrait perdre l’intégralité de sa subvention (25 000€). Là encore, les conséquences sont bien concrètes : plus de spectacles grand format pour les Petites Utopies, réduction du temps de travail en production et administration pour Locus Solus… « On nous annonce ces baisses alors que nos actions ont déjà commencé, parfois depuis septembre, explique Bouba Landrille Tchouda de la cie Malka (qui s’exprime également en tant qu’élu au conseil national du Syndeac, syndicat du spectacle vivant). Cela nous fragilise encore plus au moment où tout le monde est sur un fil. Il ne faut pas oublier que ces subventions nous permettent de mener des actions dans des endroits qui n’ont pas les moyens de nous accueillir. Donc c’est dramatique. »
« On ne va pas aider les plus pauvres en prenant aux plus pauvres… C’est illogique. »
Le grand argument de la Région, répété à l’envi, est celui du rééquilibrage en faveur de la ruralité. « Il n’y a aucune raison à ce que les métropoles concentrent tout et soient les uniques lieux d’accès à la culture », nous écrit-elle encore. Mais le réajustement n’est pas flagrant : on compte seulement trois nouvelles compagnies dans le tableau cette année, et trois hausses de subventions, soit une redistribution de 50 000€ tout cumulé. D’autant que les structures concernées par les coupes travaillent régulièrement à la campagne, à l’image de la Fabrique des Petites Utopies qui promène son camion-théâtre à Rioupéroux, Yenne, Novalaise ou Saint-Pierre-de-Chartreuse… De même pour Locus Solus implanté en Nord-Isère. La justification de la Région semble donc contestable : « Avec notre compagnie, on amène la danse dans les endroits les plus reculés de notre territoire, on fait danser des personnes que tout oppose, on nous dit qu’on coche toutes les cases. Cette décision est incompréhensible », s’étonne Bouba Landrille Tchouda. Brahim Rajab du Prunier Sauvage renchérit : « C’est illogique. On ne va pas aider les plus pauvres en prenant aux plus pauvres… Ce n’est pas en pénalisant nos petites structures qu’ils vont rééquilibrer les choses. »
La Métro limite la casse
À l’heure où l’État impose à l’ensemble des collectivités locales de se serrer la ceinture, les déconvenues ne viennent pas uniquement de la Région. Grenoble Alpes Métropole nous a ainsi confirmé plusieurs baisses de subventions envers ses équipements culturels : -14 000€ pour le CCN de Grenoble, -50 000€ pour l’Hexagone de Meylan, -50 000€ pour la Casemate et Cosmocité, -100 000€ pour la MC2. « En réalité, cela correspond à la fin de la compensation énergétique mise en place l’année dernière afin d’aider nos équipements face à l’inflation. Les prix de l’énergie ayant diminué depuis, nous avons fait ce choix. Mais si l’État ne nous avait pas demandé de récupérer 15 millions d’euros de budget, on n’aurait pas touché à ces subventions. Et ces baisses sont à mettre en perspective avec les 35 % d’augmentation du budget culturel depuis 5 ans », relativise Pascal Clouaire, vice-président chargé de la culture. Interrogés, l’Hexagone et le CCN comprennent ces décisions, prises en toute concertation.
Plus que jamais, la fébrilité règne au sein du secteur, en attente désormais des notifications de subvention de l’État qui a voté, en février dernier, un budget culture amputé de 150 millions d’euros. Mesure qui a déjà impacté l’association Retour de Scène et son festival Magic Bus : « On a perdu notre subvention du Centre national de la musique, soit 6000€. Comme leur enveloppe a baissé, ils ont durci leurs critères et notre petit festival ne rentre plus dans les cases », regrette Mathieu Michelis, administrateur.
Mobilisation générale
À ces coupes diverses, s’ajoute le gel du Pass culture collectif (dispositif permettant de financer des activités scolaires) intervenu en début d’année, avec pour conséquence l’annulation de nombreux projets et une diminution des recettes escomptées. Face à toutes ces alertes, plusieurs syndicats – dont le Syndeac, le Synavi et la CGT spectacle – appelaient à une manifestation le 20 mars dernier, place Notre-Dame. « Depuis des années, il y a un mouvement général néo-libéral qui remet en cause l’ensemble des services publics, dans lesquels s’inscrit la culture. Mais ce qui est nouveau aujourd’hui, c’est la rupture du consensus gauche-droite sur la place essentielle de la culture, ce qu’on appelait l’exception culturelle. Ceci à cause de l’offensive de l’extrême droite pour laquelle nous sommes des adversaires. Certains sont toujours attachés à ce consensus, comme le Département de l’Isère. Mais jusqu’à quand ? », interpelle Michel Szempruch, de la fédération spectacle CGT. « L’intersyndicale a rarement été autant sur la même longueur d’onde, car ce qu’il se passe est trop grave, conclut Bouba Landrille Tchouda du Syndeac. D’autres actions sont en gestation, il faut montrer toute l’importance de ce que nous faisons dans nos théâtres. Ce n’est pas le moment de se reposer. »
Photo © Michel Szempruch