Cofondatrice des éditions On ne compte pas pour du beurre, Caroline Fournier publie des livres jeunesse inclusifs qui rompent assez radicalement avec les représentations habituelles de l’homoparentalité (entre autres) dans la littérature pour enfants. Elle est l’une des invité·es du nouveau « festival de livres critiques et d’ateliers collectifs » Failles, dont la première édition s’intéresse à l’enfance comme sujet politique.
/ Par Hugo Verit
En 2020, vous avez créé une maison d’édition de livres jeunesse inclusifs, On ne compte pas pour du beurre. Comment vous est venue cette idée ?
Nous avons fondé cette maison d’édition à deux avec Elsa. Elle et moi avons une fille ensemble et nous nous sommes rendu compte, en regardant les livres qu’on pouvait lui acheter, qu’il y avait très peu de représentations de familles homoparentales dans ces ouvrages. Ou que ces représentations pouvaient sembler problématiques selon nous, c’est-à-dire un peu dans la justification, dans la pédagogie. Au début, nous voulions juste créer des livres pour nous et notre propre besoin. On a commencé par lancer un petit crowdfunding afin de sortir deux trois livres, même pas cartonnés. Et petit à petit, de plus en plus de gens ont montré de l’intérêt pour ce que nous faisions. Le crowdfunding suivant était beaucoup plus important, avec plus de sujets, notamment les enfants racisés ou en situation de handicap. Il a paru alors évident qu’il y avait un vrai besoin. Nous avons été contactées par un diffuseur et le projet s’est professionnalisé. Cela fait maintenant cinq ans qu’on existe, avec 30 livres au catalogue.
Vous évoquez des représentations problématiques de l’homoparentalité dans certains livres jeunesse, c’est-à-dire ?
Dans les quelques livres traitant de l’homoparentalité qu’on a trouvés à l’époque, il y avait souvent un moment de pédagogie où l’on expliquait que « deux mamans, c’est comme un papa et une maman », par exemple. Mais le présenter comme ça, c’est déjà le problématiser et sous-entendre qu’il y a quelque chose de bizarre, d’inhabituel. Ma fille avait alors trois ans, et ça ne me convenait pas du tout de lui inculquer cette idée. Je me suis donc dit que la meilleure façon de lutter contre, c’était de publier des ouvrages dans lesquels le fait qu’un enfant ait deux mamans ou deux papas ne soit pas le sujet du livre.
On a remarqué que, la plupart du temps, lorsque le personnage principal d’une histoire est noir, c’est un livre sur le racisme ; même constat lorsqu’il s’agit d’une famille homoparentale. On s’est ainsi positionné sur quelque chose qui n’existait pas du tout en France : la banalisation des représentations différentes. On adore la littérature jeunesse mais les représentations sont tout de même très hétéronormées et blanches. Les enfants ont tendance à décrocher de la lecture aujourd’hui, et nous pensons justement qu’en se sentant mieux représentés dans les livres, ils en liront plus.
Ce manque de diversité dans la littérature jeunesse dit aussi quelque chose de notre rapport aux enfants, de la place qu’on leur donne dans la société…
Notre société est extrêmement discriminatoire envers les enfants. Bien sûr, il y a plein d’autres discriminations, mais les enfants sont les victimes ultimes puisqu’elles ne peuvent en aucun cas se défendre. Elles ne sont pas en mesure de prendre en charge leurs droits, la propre défense de leurs droits. Donc elles sont infantilisées au dernier degré. Nous, le cœur de notre moteur, c’est aussi le combat contre l’adultisme, contre la domination des adultes sur les enfants.
« On demande systématiquement aux enfants d’être sages, mais cela va contre leur nature qui est précisément d’être en mouvement. »
Comment cette domination se manifeste-t-elle ?
Évidemment il y a les violences sexuelles qui sont le paroxysme de cette domination. Mais il y a aussi tout le continuum des violences éducatives ordinaires : punir les enfants en les isolant, les obliger à faire tout un tas de choses, comme finir leur assiette. Par ailleurs, il n’existe pas toujours des espaces adaptés à eux dans l’espace public, un bon exemple étant les wagons sans enfants lancés récemment par la SNCF, la mode du « no kids ». On demande systématiquement aux enfants d’être sages, de ne pas faire trop de bruit, mais cela va contre leur nature qui est précisément d’être en mouvement. Il y a également la question du droit de vote à 18 ans, on peut estimer que c’est un peu tard. Il faut certes éviter de faire reposer sur l’enfant des responsabilités qui ne lui incombent pas, éviter de faire de lui un petit adulte. Néanmoins, l’enfant reste un sujet politique, c’est-à-dire qu’il doit avoir sa place pensée dans la société. Et l’entrée en tant que sujet vraiment politique dans le monde doit se faire de façon beaucoup plus progressive ; et pas comme ça, du jour au lendemain, à 18 ans.
Nous voilà au cœur de la thématique du festival Failles auquel vous êtes invitée : « Politiser l’enfance ». Quel sera l’objet de votre intervention (le 31 mai à 14h au Centre de loisirs enfance et famille) ?
Je viens à Grenoble pour présenter un livre-documentaire, Être toi, que j’ai écrit et qui paraîtra en novembre prochain. Il s’adresse aux 9-12 ans et vise à leur expliquer (à eux et à leur famille) la façon dont la société les discrimine pour leur permettre de déconstruire une certaine vision de l’enfance. Il s’agit de redonner à l´enfant une pleine autonomie, de lui offrir la possibilité de se percevoir comme une personne à part entière, avec des droits qui doivent être respectés. Cette discrimination est la plus invisible et la plus silencieuse de notre société ; et aucun enfant n’y échappe. C’est l’éléphant dans la pièce que la plupart des gens ne voient pas.
D’autres rencontres au festival Failles
Coorganisée par la collective Failles et la librairie Les Modernes, en partenariat avec Radio Campus et la revue Panthère Première, la première édition du festival Failles aborde un véritable impensé de nos sociétés occidentales : les discriminations envers les enfants. Outre Caroline Fournier et sa maison d’édition inclusive, l’événement accueillera deux auteur·ices ayant contribué à l’ouvrage collectif Politiser l’enfance : Juliet Drouar qui défend notamment le droit de vote des personnes mineures, et Adel Tincelin qui parlera de parentalité au sein des familles queer. Au programme également, une rencontre avec Margaux Portron, traductrice de l’écrivaine et militante féministe américaine bell hooks.
Photo © Camille Collin