Auteur d’une filmographie hautement singulière, le réalisateur américain Frank Perry sera doublement à l’honneur au Ciné-Club de Grenoble, avec la projection de « Journal intime d’une femme mariée » en avril et de son chef-d’œuvre « Le Plongeon » (« The Swimmer ») en mai.
/ Par Damien Grimbert
S’il y a bien un cinéaste dont la carrière mériterait une rétrospective, c’est à n’en pas douter Frank Perry. Entamée avec une romance hautement émouvante entre un jeune homme et une jeune fille que leur santé mentale rend inadaptés à la vie en société (David et Lisa), sa filmographie se poursuit par un long-métrage glacial sur de jeunes écoliers menacés par une attaque nucléaire imminente (Ladybug, Ladybug), puis zigzague entre récit d’apprentissage cruel (Dernier Été), western (Doc Holliday), adaptation de Joan Didion (Play it as it lays), récit d’espionnage (Enquête dans l’impossible)… À chaque fois, les registres varient mais la subtilité reste, Perry n’ayant pas son pareil pour peindre l’ambivalence psychologique et l’âpreté des relations humaines. Dans Journal intime d’une femme mariée, il adopte ainsi en permanence le point de vue de Tina, jeune femme au foyer mariée à un avocat aussi arriviste que pitoyable. Pour fuir un quotidien crispant et oppressant, succession infinie de micro-agressions et de violences psychologiques, elle va s’évader dans les bras d’un amant guère plus sympathique. Toujours dans le ressenti, jamais dans le jugement, Perry suit son chemin de croix avec une empathie de tous les instants.
Plongeon en eaux troubles
La tension s’installe de manière beaucoup plus nuancée et graduelle dans Le Plongeon, qui reste sans doute le coup de maître du cinéaste. On y suit un Burt Lancaster à la fois affable et assuré, la cinquantaine virile, qui se lance le défi de rejoindre sa villa en traversant une à une l’ensemble des piscines avoisinantes. Les échanges avec les différents voisins, d’abord cordiaux et amusés par la loufoquerie de l’initiative, vont progressivement se teinter d’une couche d’étrangeté, puis de malaise, au fur et à mesure de sa traversée. Les voix se crispent, les non-dits se font de plus en plus apparents, de toute évidence, quelque chose ne tourne pas rond au cœur de l’Amérique pavillonnaire, même si l’on serait bien en mal de comprendre quoi… Ouvrant le flanc à toutes sortes d’allégories (sociales, psychologiques, politiques), flirtant parfois à la lisière du fantastique et du psychédélisme, Le Plongeon s’offre in fine l’une des scènes de fin les plus marquantes du cinéma américain des années 60. On n’en dira pas plus.
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