À l’occasion des Journées européennes du patrimoine (les 20 et 21 septembre), on vous invite à découvrir quelques enseignes et écritures qui témoignent des activités industrielles et commerciales de jadis dans le centre de Grenoble. Et pour analyser au mieux les efforts typographiques déployés, nous avons fait appel à deux fidèles collaboratrices de VRaAC : la graphiste Lou Reichling et la typographe Laurette Colmard.
/ Par Benjamin Bardinet
Cémoi
On démarre avec un classique grenoblois facilement identifiable : l’enseigne de l’ancienne fabrique de chocolats Cémoi rue Ampère. Datant des années 1950, elle témoigne de ce moment stratégique où les entreprises ont commencé à travailler leur identité visuelle et à adopter des logos identifiables même si, ici, comme nous le fait remarquer Laurette, ce n’est pas tout à fait concluant : « C’est logotypé certes, mais ce n’est pas très bien logotypé. » En effet, après une observation plus attentive, les deux graphistes pointent du doigt la mauvaise gestion des espacements entre les lettres qui donne l’impression que le « O » se retrouve tout seul et le fait que, selon toute logique, la terminaison haute du « C » devrait être aussi droite que celle du « E ». Bref, on a toujours trouvé ce logo un peu bancal, maintenant on sait pourquoi.
Fischl
Non loin de l’enseigne précédente, l’ancienne fabrique de gants Fischl située rue de Paris offre un bel exemple de lettrage en relief. Une proposition dont la cohérence graphique emballe aussitôt nos deux spécialistes : « Chaque lettre, très massive, s’inscrit dans un rectangle dont les coins sont légèrement arrondis », constate Laurette tandis que Lou pense qu’il est probable que ce lettrage massif ait été adopté pour être facilement fabriqué dans du ciment. Une hypothèse d’autant plus probable que le logo officiel de l’entreprise n’a rien à voir. Amusant de constater d’ailleurs à quel point les identités visuelles étaient alors parfois très fluctuantes et finalement assez peu figées.

Felt
Toujours dans le même quartier, à l’angle de la rue Ampère et de la rue Nicolas-Chorier, ce portail en fer forgé est ornementé du nom de l’entreprise Felt, une petite usine de transformation du caoutchouc spécialisée dans les poignées de vélo. L’entrelacement des lettres insérées dans un cercle évoque immédiatement à Laurette les monogrammes utilisés comme signature par les maîtres de l’estampe japonaise. Et là encore, Lou s’interroge sur les contraintes liées au matériau qui sert de support au « logo ». En effet, la grille en fer forgé impose le placement de certaines lettres à certains endroits. Tout cela apparaît assez « bricolé », et finalement assez charmant.

Billaud
Moins bricolée et plutôt élégante, cette enseigne peinte se trouve au-dessus d’un porche du quartier de l’Aigle, rue du Général-Rambaud – certainement le nom d’une petite fabrique dont on n’est pas parvenu à savoir ce qu’elle produisait. « C’est hyper calligraphique, tout en arabesques. Ça fait penser à une signature », fait remarquer Lou. Ce à quoi Laurette ajoute : « Ça renvoie vraiment au domaine du luxe. Du genre, on vend des stylos-plume ou des chaussures en cuir… » Bref, on a des indices mais pas la réponse… Si jamais vous avez des infos, n’hésitez pas à nous contacter.

Bowling
On se dirige vers le Parc Mistral où se trouve, au dos du bâtiment de feu la Bobine, l’enseigne de l’ancien bowling fermé il y a près de 25 ans. Identifié par Laurette comme du Antique Nord, ce caractère a été créé par Roger Excoffon dans les années 1960. « Ça a été pendant longtemps la typo du logo Air France », nous précise-t-elle. « Excoffon a créé de nombreuses typographies caractéristiques des années 1950-60 en France : Mistral, Choc, Banco. La plupart des enseignes étaient faites avec ces caractères. » Elle nous indique par ailleurs que ce sont les caractères qu’on retrouve dans le jeu du Mille Bornes. Avions, voitures, bowling, toute une époque !

Le Melrose
On termine ce parcours avec une enseigne qu’on affectionne particulièrement et dont le commerce associé est encore en activité : le bar Le Melrose, rue Ampère. Datant de 1979, cette enseigne dont le lettrage découpé est surligné et retro-éclairé par des néons bleus et roses témoigne bien de l’esthétique post-moderne des années 1980. Ce n’est pas la lisibilité immédiate qui est recherchée mais une stylisation extrême. La forme du « E » enthousiasme particulièrement notre duo de graphistes qui nous explique qu’il est intéressant de chercher jusqu’à quel point on peut retirer les caractéristiques d’une lettre tout en préservant son identification.
Malheureusement cette enseigne subit les affres du temps et le remplacement des néons sur-mesure est assez coûteux pour son propriétaire. Viendra un jour où elle disparaîtra. Dommage car, pour notre part, on pense bien que c’est une pièce patrimoniale…

Photos © Éloïse Mahieux, Benjamin Bardinet et Hugo Verit