Antispécisme

Réjane Sénac : « Ébrécher l'omerta sur l'élevage intensif »

/ Par Hugo Verit ·  Publié le 2 mars 2026

Votre dernier livre, Par Effraction – Rendre visible la question animale (Stock/Philosophie magazine), est donc une plongée dans le mouvement animaliste. Qu’est-ce qui vous a conduite vers ce sujet-là ?

Réjane Sénac – Le point commun de mes recherches est de travailler sur les incohérences au cœur de notre ADN politique symbolisé par la devise « Liberté, Égalité, Fraternité » : comment est-on pétris par ces principes et en même temps pris dans des tensions entre la définition de la liberté et la revendication de l’égalité pour toutes et tous ? J’ai travaillé sur la place de ceux que j’appelle les « non-frères », les groupes qui n’ont pas été inclus dans le contrat social originel et à qui on n’a pas appliqué les principes de liberté et d’égalité : les femmes, les personnes racisées, les minorités de genre… Et historiquement, l’un des leviers pour exclure ces groupes humains de l’application des droits fondamentaux a consisté à les animaliser. J’ai étudié ensuite la convergence des luttes entre les mobilisations (contre le sexisme, le racisme, pour la justice écologique et sociale), et j’y ai intégré la cause animale, c’est-à-dire celles et ceux qui s’opposent à la maltraitance animale, voire à une hiérarchie entre l’espèce humaine et les autres espèces animales (parce que – scoop – nous sommes aussi des animaux).

Appliquer le principe d’égalité ne signifie pas traiter des situations différentes de la même manière, mais se donner les moyens pour que les différences n’entraînent pas de domination. À travers notre rapport aux animaux non humains, les conséquences concrètes de cette domination s’expriment par une exploitation et l’appropriation des ressources qui – dans son expression la plus brute – va jusqu’à la mise à mort. Pour reprendre l’analyse d’Achille Mbembe sur le nécropouvoir, cela dit la persistance dans la modernité politique, notamment en France contemporaine, d’une légitimité à laisser vivre ou à tuer les groupes les plus vulnérables. Faire un zoom sur la question animale nous amène à analyser nos incohérences collectives et individuelles.

Incohérences illustrées par des chiffres parlants : 84 % des Français veulent interdire l’élevage intensif, mais seulement 2 % sont végétariens. D’abord, ces chiffres ont-ils évolué récemment ?

R.S. – La réalité montre que non. Alors que les personnes ont l’impression individuellement de manger moins de viande ou de manger une viande « plus heureuse », le poids de viande consommé évolue très peu. Ce qui évolue, c’est le type d’animaux exploités et abattus, plus de poulets et moins de bovins et plus de viande transformée. Cela veut dire, paradoxalement, comme le montre L214, que plus d’animaux sont tués, car ils sont plus petits.

Comment une population majoritairement opposée à l’élevage intensif peut-elle continuer à consommer autant de viande ?

R.S. – Il est intéressant d’inscrire ce paradoxe plus largement dans ceux qui sont les nôtres au XXIe siècle. Après une seconde moitié du XXe siècle marquée par l’extension des droits à des groupes historiquement exclus, dont les femmes, le XXIe siècle se caractérise par une mise en visibilité des violences et des inégalités, qu’elles soient sexistes, racistes ou dans le rapport aux enfants. La boîte noire de la toute-puissance des dominants sur ces groupes vulnérabilisés est ébréchée.

Pour illustrer cette phase, je vais prendre l’exemple d’une personne interrogée lors d’un micro-trottoir de l’association FUTUR. La question posée était : « Êtes-vous spéciste ? » Comme la majorité des passants, il ne savait d’abord pas ce que cela voulait dire. Ce qui montre que la question des violences envers les animaux non humains est l’un des derniers maillons de la mise en visibilité des violences structurelles. Ensuite, il a répondu : « On ne peut pas ne pas savoir, je sais, c’est terrible, mais je suis spectateur. C’est trop compliqué. J’aime la viande avec de la mayonnaise, je suis un connard banal. » Cette réponse dit la dimension politique de l’intime au sens où la manière de s’habiller, de se chausser, de s’alimenter s’inscrit dans un cadre collectif. Les choix de consommation sont en particulier contraints par les modes de production. Il est ainsi notamment compliqué de manger végétal dans un monde où l’agro-alimentaire repose sur l’élevage et où les enseignes de distribution et les lieux de restauration collective (cantines, restaurants) donnent une place centrale à la viande. Les difficultés matérielles se doublent d’une stigmatisation sociale comme le rapportent les personnes véganes que j’ai interviewées et qui témoignent de réactions de rejet, voire de violence, quand elles expliquent pourquoi elles ne veulent plus participer de l’exploitation animale en arrêtant de manger de la viande ou du poisson. Elles ont l’impression d’être des miroirs ambulants de l’incohérence collective et de devoir sans cesse se justifier. Enfin, se qualifier de « connard banal » dit une prise de conscience de la banalité du mal dans notre rapport aux autres espèces animales, voire un changement de camp de la honte sans pour autant que cela amène à changer de comportement. En se qualifiant ainsi, il témoigne d’un malaise vis-à-vis de cette forme de lâcheté individuelle et collective.

Alors, qu’est-ce qui empêche le système de se réformer ?

R.S. – La transformation du mode de production et la remise en cause de l’élevage demeurent des tabous auxquels on oppose un principe de rentabilité économique. Ce sont pourtant des filières, comme on l’a vu récemment avec les filières bovine et du foie gras, qui sont déficitaires et maltraitantes aussi pour les humains. Ce qui résiste, c’est avant tout un mode d’organisation économique et une certaine conception de l’identité française et de ce qu’est être fort, viril. On le constate à travers la montée des masculinistes qui se filment en train de manger de la viande rouge, du steak saignant.

Pour être plus en cohérence avec elles-mêmes, certaines personnes essaient de faire attention à la viande qu’elles achètent, privilégiant par exemple les boucheries bio. Est-ce illusoire ?

R.S. – En France, de nos jours, 8 animaux abattus sur 10 proviennent d’élevages intensifs et les lois actuelles sont loin de s’y opposer. J’avais assisté à une action de L214 qui demandait aux magasins Leclerc de ne plus vendre de viande de porcs issus d’élevages qui n’appliquent pas le « Pig minimum standards ». Il s’agit d’un standard européen dont l’un des critères est de permettre à l’animal d’avoir suffisamment de place dans son enclos pour pouvoir se retourner… Ce qui montre que l’on part vraiment de loin ! Quant à la viande bio, ça ne veut pas dire du tout que les animaux ne sont pas maltraités, ça veut dire qu’ils sont alimentés par des produits issus de l’agriculture biologique, c’est bien différent… et très anthropocentré, car on pense d’abord à la qualité de ce que nous mangeons, et non à la qualité de vie des animaux. Si on est antispéciste, on considère essentiel non seulement que les animaux souffrent le moins possible, mais aussi qu’ils aient un intérêt à vivre. Dans cette perspective, il n’y a pas d’élevage vertueux.

Une association comme L214 travaille à la fois sur la lutte contre la maltraitance animale et sur un horizon abolitionniste, c’est-à-dire faire en sorte que les animaux soient le moins maltraités possible dans les conditions actuelles tout en imaginant le seul horizon vraiment cohérent : celui où l’on n’élèverait plus des animaux pour les tuer. Cela demande une réflexion sur comment concilier nos intérêts dans notre cohabitation.

D’où vient le mode d’action des associations antispécistes, justement, qui donnent à voir des images de maltraitance animale dans l’espace public ?

R.S. – Il y a une volonté d’ébrécher l’omerta, de sortir du déni collectif, ce qui n’est pas propre à la lutte antispéciste (par exemple, les collages féministes poursuivent le même objectif). Et l’enjeu n’est absolument pas de stigmatiser ou de culpabiliser les individus. D’ailleurs, les activistes soulignent bien que les humains participant à ce mode de production, en particulier les ouvriers d’abattoirs et les agriculteurs, dont les conditions de travail sont très difficiles, sont eux-mêmes les victimes de ce système. Ce qui est aussi essentiel, c’est que les associations ne font pas que dénoncer. Elles donnent également à voir ce que serait une société où il n’y aurait pas d’exploitation animale et de violence, une société de cohabitation interespèces qui permette de réfléchir à la façon dont on peut vivre ensemble sans se maltraiter, sans se mettre en danger.

C’est vrai que lorsqu’on parle d’antispécisme, on pense tout de suite au régime alimentaire, mais c’est beaucoup plus large que cela…

R.S. – Ça nous amènerait à repenser nos coordonnées politiques. Lorsqu’on intègre de nouveaux groupes dans la communauté politique, et qu’ils acquièrent des droits, ça change notre mode d’organisation. Des questions qu’on ne se posait pas vont devoir être posées, sur notre manière de nous alimenter, d’organiser notre rapport à l’agriculture, mais aussi à l’habillement – puisqu’on utilise pas mal de cuir ou de laine – au divertissement (la corrida). L’organisation des villes est également à repenser, notamment notre cohabitation avec les animaux considérés comme nuisibles. Et cela dépend des contextes : par exemple, à Montréal, les écureuils sont vus comme des nuisibles, alors qu’en France, nous les trouvons très mignons.

Et les animaux domestiques, pour lesquels nous développons un amour profond, n’est-ce pas un autre paradoxe ?

R.S. – Absolument. Les antispécistes que j’ai rencontrés vivent, souvent, avec des animaux. Ils considèrent qu’ils font famille ou plutôt « fameutes ». Dans une approche la plus horizontale possible, ils essayent de leur donner le plus d’espace possible dans tous les sens du terme, en tout cas d’être à l’écoute de leurs besoins. Mais vous avez raison, c’est un horizon qui est toujours inachevé, qui est complexe, en particulier quand on vit en appartement ou que l’on est dans des logiques de protection vis-à-vis d’un animal (on ne veut pas le laisser dehors pour éviter qu’il ne se fasse mal ou soit attaqué).

Sur le rapport à l’amour, pour conclure, il y a aussi des antispécistes qui ne cohabitent pas avec des animaux non humains en rappelant qu’il n’y a pas forcément besoin d’aimer – par exemple son voisin ou plus largement les autres humains – pour ne pas les tuer ou ne pas les maltraiter. Pour que cette question du respect des animaux devienne vraiment politique et structurelle, il ne faut pas qu’elle soit conditionnée au fait de les aimer.

Photo © Astrid di Crollalanza

DE L’EXTENSION DU POLITIQUE à LA QUESTION ANIMALE

Mardi 24 mars à 12h15

MSH Alpes (Saint-Martin-d'Hères)

Gratuit

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