Servie par une scénographie sobre et élégante, l’exposition du Musée Champollion ausculte les momies égyptiennes pour mieux nous raconter l’évolution du regard que les occidentaux ont pu porter dessus du XVIIIe au XXIe siècle… Passionnante et pleine de surprises !
/ Par Benjamin Bardinet
En proposant de se pencher sur le rapport que le monde occidental, et plus particulièrement celui des scientifiques, a entretenu avec les momies égyptiennes, l’exposition du Musée Champollion dévoile que, contrairement à ce que l’on pourrait penser, cette approche n’a pas toujours été d’une grande scientificité. En effet, au début du XIXe siècle, atteints d’égyptomanie aiguë et saisis d’un sentiment de toute puissance, les Européens font à peu près n’importe quoi avec la pléthore de pièces archéologiques dont regorgent les bords du Nil. De très nombreuses momies sont ramenées, parfois en morceaux pour enrichir les cabinets de curiosité (un bout de pied et une main sont là pour en attester), elles sont utilisées pour fabriquer des pigments picturaux (le fameux « brun de momie ») ou, mieux encore, comme engrais (ne pas manquer à ce propos la caricature du Charivari au sujet des vingt tonnes de momies de chats importées par l’Angleterre). On peut être assez surpris de voir à quel point la fascination que les occidentaux nourrissent pour la civilisation égyptienne s’accompagne parfois de peu de considération pour certains des objets qu’elle nous a légués.
De manière un peu plus sérieuse, certaines de ces momies sont débandelettées en public lors de séances oscillant entre démonstration scientifique et spectacle à sensations dont la bourgeoisie de l’époque est friande. D’amusantes coupures de presse précisent que même « les dames peuvent sans crainte se donner le plaisir de ce spectacle » et qu’il ne se dégage des momies « aucune mauvaise odeur ». Parfois supervisées par les frères Champollion qui apportaient leur expertise et du crédit à ce genre d’événements, ces séances de débandelettages apparaissent à nos yeux comme le rituel inversé de l’embaumement réalisé quelques millénaires plus tôt et dont il est question dans la suite de l’exposition.
L’odeur de la mort
La deuxième section revient donc sur les fascinantes pratiques d’embaumement mises au point par les Égyptiens. Sont exposés les différents instruments dont les thanatopracteurs faisaient usage, une série de vases canopes destinés à contenir les viscères ainsi que l’ensemble des matières et substances nécessaires à ce rituel : bitume et cire d’abeille pour la conservation, résine de styrax ou d’oliban pour parfumer le corps, lichen et sciure de bois pour le rembourrage… Des substances dont les commissaires d’exposition ont eu la bonne idée de nous donner la possibilité de sentir les odeurs singulières et parfois entêtantes. Un dispositif simple et ingénieux qui permet de renouveler l’imaginaire associé à la mort et aux pratiques d’embaumement puisqu’en l’occurrence, ça sent rudement bon !
Dans sa dernière partie, l’exposition invite à se pencher sur la manière dont les techniques scientifiques de pointe accompagnent la recherche archéologique – tant pour l’étude des objets que pour leur conservation. Plusieurs coupures de presse des années 1970 racontent comment le laboratoire grenoblois ARC-Nucléart parvint à préserver la momie de Ramsès d’une contamination aux champignons à grands coups de rayons gamma et enfin, une série de microtomographies réalisées au Synchrotron permettent de voir ce que contiennent des momies d’animaux exposées en vitrine. Une sorte de débandelettage numérique qui préserve l’intégrité des pièces archéologiques. Et de manière amusante, on s’aperçoit que l’impressionnante momie d’un rapace dissimule en son sein… un frêle oisillon…
Photo ©Musée Champollion – Département de l’Isère